Ivan Sergueïevitch Tourgueniev

UNE NICHÉE DE GENTILSHOMMES

MŒURS DE LA VIE DE PROVINCE EN RUSSIE

1862
Traduit du russe par le Comte Sollohoub et A. de Calonne

 

 

 

Table des matières

AVERTISSEMENT DES TRADUCTEURS. 4

I 5

II 8

III 12

IV.. 13

V.. 18

VI 20

VII 24

VIII 28

IX.. 34

X.. 38

XI 40

XII 44

XIII 47

XIV.. 49

XV.. 51

XVI 55

XVII 58

XVIII 63

XIX.. 66

XX.. 69

XXI 71

XXII 75

XXIII 77

XXIV.. 79

XXV.. 82

XXVI 87

XXVII 89

XXVIII 93

XXIX.. 98

XXX.. 101

XXXI 103

XXXII 106

XXXIII 109

XXXIV.. 114

XXXV.. 119

XXXVI 122

XXXVII 126

XXXVIII 129

XXXIX.. 135

XL. 141

XLI 143

XLII 149

XLIII 154

XLIV.. 157

ÉPILOGUE. 161

À propos de cette édition électronique. 167

 

AVERTISSEMENT DES TRADUCTEURS

Le nom de Tourguenef est depuis longtemps connu en France. Plusieurs de ses écrits ont été traduits dans notre langue, insérés dans les revues et y ont obtenu un succès légitime. Le roman que nous offrons au public est à la fois l’œuvre la plus considérable et la plus distinguée de l’auteur. C’est une peinture attachante, toujours aimable, mais toujours malicieuse, des mœurs de la province en Russie. Lorsqu’il parut à la fin de 1858 à Saint-Pétersbourg, ce fut un véritable événement littéraire. Traduit par nous en français, et inséré en 1859 dans la Revue Contemporaine, il y conquit la faveur d’un public d’élite. C’est cette traduction que nous donnons aujourd’hui.

Comme il s’agit surtout, dans ce livre, de traits de mœurs locales et de détails originaux, nous avons suivi le texte avec une scrupuleuse exactitude. Nous n’avons pas même hésité à reproduire les doubles noms dans leur forme russe, bien qu’il dût, au premier abord, en résulter quelque fatigue pour le lecteur. Rarement en russe on désigne une personne par son nom de famille ou par son simple prénom. On ajoute toujours au prénom le nom du père avec une désinence qui veut dire « fils de. » Ainsi l’on dit : Ivan Petrowitch, Jean fils de Pierre, – Maria Dmitriévna, Marie fille de Dmitri, – Varvara Pavlowna, Barbe fille de Paul, – Vladimir Nicolaewitch, Vladimir fils de Nicolas. Nous aurions fait disparaître en partie la physionomie du livre si nous nous étions permis d’y introduire une forme plus française. Nous avons également écrit en russe les surnoms et nous sommes bornés à en donner le sens dans des notes. Les traduire eût été une grossièreté. Les noms russes ne sont d’ailleurs pas difficiles à prononcer, et ils ont une grâce particulière qu’on nous saura gré de leur avoir conservée.

Malgré nos efforts, si cet ouvrage, qui brille dans l’original de tant de qualités diverses, n’obtenait pas ici l’accueil qu’il mérite, il faudrait s’en prendre uniquement à l’insuffisance de la traduction.

Comte SOLLOHOUB et A. DE CALONNE.

I

C’était au déclin d’une belle journée de printemps ; çà et là flottaient dans les hautes régions du ciel de petits nuages roses, qui semblaient se perdre dans la profondeur de l’azur plutôt que planer au-dessus de la terre.

Devant la fenêtre ouverte d’une jolie maison située dans une des rues extérieures du chef-lieu du gouvernement d’O… (l’histoire se passe en 1842), étaient assises deux femmes, dont l’une pouvait avoir cinquante ans et l’autre soixante et dix. La première se nommait Maria Dmitriévna Kalitine. Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son temps, pour un homme retors en affaires, caractère décidé et entreprenant, d’un naturel bilieux et entêté, était mort depuis dix ans. Il avait reçu une assez bonne éducation et fait ses études à l’Université, mais, né dans une condition très-précaire, il avait compris de bonne heure la nécessité de se frayer une carrière et de se faire une petite fortune. Maria Dmitriévna l’avait épousé par amour ; il était assez bien de figure, avait de l’esprit, et pouvait, quand il le voulait, se montrer fort aimable. Maria Dmitriévna – Pestoff de son nom de fille – avait perdu ses parents en bas âge. Elle avait passé plusieurs années dans une institution de Moscou, et, à son retour, elle s’était fixée dans son village héréditaire de Pokrofsk, à cinquante verstes d’O…, avec sa tante et son frère aîné. Celui-ci n’avait pas tardé à être appelé à Pétersbourg pour prendre du service, et jusqu’au jour où la mort vint subitement le frapper, il avait tenu sa tante et sa sœur dans un état de dépendance humiliante. Maria Dmitriévna hérita de Pokrofsk, mais n’y demeura pas longtemps. Dans la seconde année de son mariage avec Kalitine, qui avait réussi en quelques jours à conquérir son cœur, Pokrofsk fut échangé contre un autre bien d’un revenu beaucoup plus considérable, mais dépourvu d’agrément et privé d’habitation. En même temps Kalitine acheta une maison à O… où il se fixa définitivement avec sa femme. Près de la maison s’étendait un grand jardin, contigu par un côté aux champs situés hors de la ville. « De cette façon, – avait dit Kalitine, peu porté à goûter le charme tranquille de la vie champêtre, – il est inutile de se traîner à la campagne. » Plus d’une fois, Maria Dmitriévna avait regretté, au fond du cœur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux torrent, ses vastes pelouses, ses frais ombrages ; mais elle ne contredisait jamais son mari et professait un profond respect pour son esprit et la connaissance qu’il avait du monde. Enfin, quand il vint à mourir, après quinze ans de mariage, laissant un fils et deux filles, Maria Dmitriévna s’était tellement habituée à sa maison et à la vie de la ville, qu’elle ne songea même plus à quitter O…

Maria Dmitriévna avait passé, dans sa jeunesse, pour une jolie blonde ; à cinquante ans, ses traits n’étaient pas sans charme, quoiqu’ils eussent un peu grossi. Elle était moins bonne que sensible, et avait conservé, à un âge mûr, les défauts d’une pensionnaire ; elle avait le caractère d’un enfant gâté, était irascible et pleurait même quand on troublait ses habitudes ; par contre, elle était aimable et gracieuse lorsqu’on remplissait ses désirs et qu’on ne la contredisait point. Sa maison était une des plus agréables de la ville. Elle avait une jolie fortune, dans laquelle l’héritage paternel tenait moins de place que les économies du mari. Ses deux filles vivaient avec elle ; son fils faisait son éducation dans un des meilleurs établissements de la couronne, à Saint-Pétersbourg.

La vieille dame, assise à la fenêtre, à côté de Maria Dmitriévna, était cette même tante, sœur de son père, avec laquelle elle avait jadis passé quelques années solitaires à Pokrofsk. On l’appelait Marpha Timoféevna Pestoff. Elle passait pour une femme singulière, avait un esprit indépendant, disait à chacun la vérité en face, et, avec les ressources les plus exiguës, organisait sa vie de manière à faire croire qu’elle avait des milliers de roubles à dépenser. Elle avait détesté cordialement le défunt Kalitine, et aussitôt que sa nièce l’eut épousé, elle s’était retirée dans son petit village, où elle avait vécu pendant dix ans chez un paysan, dans une izba enfumée. Elle inspirait de la crainte à sa nièce. Petite, avec le nez pointu, des cheveux noirs et des yeux vifs dont l’éclat s’était conservé dans ses vieux jours, Marpha Timoféevna marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement et rapidement, d’une voix aiguë et vibrante. Elle portait constamment un bonnet blanc et un casaquin blanc.

– Qu’as-tu, mon enfant ? demanda-t-elle tout d’un coup à Maria Dmitriévna. Pourquoi soupires-tu ainsi ?

– Ce n’est rien, répondit la nièce. – Quels beaux nuages !

– Tu les plains ? hein !

Maria Dmitriévna ne répondit rien.

– Pourquoi Guédéonofski ne vient-il pas ? murmura Marpha Timoféevna, faisant mouvoir rapidement ses longues aiguilles. – Elle tricotait une grande écharpe de laine. – Il aurait soupiré avec toi, ou bien il aurait dit quelque bêtise.

– Comme vous êtes toujours sévère pour lui ! Serguéi Petrowitch est un homme respectable.

– Respectable ! répéta avec un ton de reproche Marpha Timoféevna.

– Combien il a été dévoué à mon défunt mari ! dit Maria Dmitriévna. Je ne puis y penser sans attendrissement.

– Il eût fait beau voir qu’il se conduisît autrement ! Ton mari l’a tiré de la boue par les oreilles, grommela la vieille dame.

Et les aiguilles accélérèrent leur mouvement.

– Il a l’air si humble ! recommença Marpha Timoféevna. Sa tête est toute blanche ; et pourtant dès qu’il ouvre la bouche, c’est pour dire un mensonge ou un commérage. Et avec cela, il est conseiller d’État ! D’ailleurs, que peut-on attendre du fils d’un prêtre ?

– Qui donc est sans péché, ma tante ? Il a cette faiblesse, j’en conviens. Serguéi Petrowitch n’a pas reçu d’éducation ; il ne parle pas le français, mais il est, ne vous en déplaise, un homme charmant.

– Oui, il te lèche les mains ! Qu’il ne parle pas le français… le malheur n’est pas grand… Moi-même, je ne suis pas forte dans ce dialecte. Il vaudrait mieux qu’il ne parlât aucune langue, mais qu’il dît la vérité. – Bon, le voilà qui vient ; sitôt qu’on parle de lui, il apparaît, ajouta Marpha Timoféevna, jetant un coup d’œil dans la rue. Le voilà qui arrive à grandes enjambées, ton homme charmant ! Qu’il est long ! Une vraie cigogne !

Maria Dmitriévna arrangea ses boucles. Marpha Timoféevna la regarda avec ironie.

– Qu’as-tu donc, ma chère ? ne serait-ce pas un cheveu blanc ? Il faut gronder ta Pélagie. Ne voit-elle donc pas clair ?

– Vous, ma tante, vous êtes toujours ainsi, murmura Maria Dmitriévna avec dépit.

Et elle commença à battre de ses doigts le bras du fauteuil.

– Serguéi Petrowitch Guédéonofski ! annonça d’une voix aiguë un petit cosaque aux joues rouges, apparaissant derrière la porte.

II

Un homme entra. Il était grand de taille, portait une redingote propre, des pantalons un peu courts, des gants de peau de daim grise et deux cravates, l’une noire par-dessus, l’autre blanche en dessous. Tout en lui respirait la convenance et le comme il faut, depuis sa figure agréable et ses cheveux lissés sur les tempes, jusqu’à ses bottes sans talons qui ne grinçaient pas sous la pression du pied. Il salua d’abord la maîtresse du logis, puis Marpha Timoféevna, et, se dégantant lentement, s’approcha de Maria Dmitriévna, dont il baisa respectueusement la main à deux reprises. Il s’assit ensuite sans se presser dans un fauteuil, souriant et frottant les extrémités de ses doigts.

– Et mademoiselle Élisabeth, se porte-t-elle bien ? dit-il.

– Oui, répondit Maria Dmitriévna, elle est au jardin.

– Et mademoiselle Hélène ?

– Lénotchka est aussi au jardin. Y a-t-il quelque chose de nouveau ?

– Comment n’y en aurait-il pas ? répondit le visiteur, clignant lentement des yeux et gonflant les lèvres. Hum ! Voilà une nouvelle, et une nouvelle des plus extraordinaires… Lavretzky Fédor Ivanowitch est arrivé.

– Fédia ! s’écria Marpha Timoféevna. Vous inventez cela, mon cher.

– Point du tout, madame, je l’ai vu de mes deux yeux.

– Cela n’est pas encore une preuve.

– Il a beaucoup repris, continua Guédéonofski, feignant de n’avoir pas entendu l’observation de Marpha Timoféevna. Ses épaules ont pris plus d’ampleur, et ses joues sont plus colorées que jamais.

– Comment ! il a pris encore plus d’embonpoint ? dit en traînant sur chaque mot Maria Dmitriévna. Il me semble pourtant qu’il n’a pas eu de quoi engraisser.

– C’est vrai, dit Guédéonofski ; un autre, à sa place, aurait eu conscience de se montrer dans le monde.

– Pourquoi cela ? interrompit Marpha Timoféevna. Quelle folie dites-vous là ? Un homme revient dans sa province ; où voulez-vous qu’il aille ? Et en quoi, s’il vous plaît, fut-il coupable ?

– Un mari est toujours coupable, madame, permettez-moi de vous le dire, lorsque sa femme ne se conduit pas bien.

– Vous parlez ainsi, monsieur, parce que vous n’avez jamais été marié.

Guédéonofski fit un sourire embarrassé.

– Excusez ma curiosité, dit-il après quelques moments de silence, à qui destinez-vous cette jolie petite écharpe ?

Marpha Timoféevna leva brusquement les yeux sur lui.

– Elle est destinée, répondit-elle, à celui qui ne fait jamais de commérages, qui n’a point recours à la ruse et n’invente rien sur le compte d’autrui ; mais je ne sais s’il existe un pareil homme. Fédia, je le sais bien, n’a eu qu’un seul tort, c’est d’avoir gâté sa femme. Et puis, il s’est marié par amour, et de ces mariages d’amour il ne résulte jamais rien de bon, ajouta la vieille en lançant un regard de côté à Maria Dmitriévna ; et se levant :

– Maintenant, mon cher, dit-elle, vous pouvez aiguiser vos dents sur qui bon vous semble, même sur moi, – je m’en vais ; que je ne vous dérange pas.

Et Marpha Timoféevna s’éloigna.

– Elle est toujours ainsi, murmura Maria Dmitriévna en suivant des yeux sa tante, toujours ainsi.

– Que voulez-vous, à son âge !… observa Guédéonofski ; voyez, elle vient de parler de ruse ; mais qui, de nos jours, n’a point recours à la ruse ?… Le siècle est ainsi fait. – Un de mes amis, homme très-respectable et j’ajouterai même appartenant à un rang élevé, disait : « De nos jours, une poule, pour prendre un grain de mil, s’approche de côté et tâche de le happer par la ruse. » Et lorsque je vous regarde, madame, je vois en vous une nature vraiment angélique. Laissez-moi, je vous prie, baiser votre main de neige.

Maria Dmitriévna sourit faiblement et tendit à Guédéonofski sa main potelée en repliant avec grâce le petit doigt. Il y déposa un baiser, tandis qu’elle approchait de lui son fauteuil, et lui demandait à voix basse en s’inclinant légèrement :

– Ainsi, vous l’avez vu ? et, en effet, sa santé est prospère ? il ne montre pas de tristesse ?

– Oui, il est gai, bien portant, répondit Guédéonofski du même ton.

– N’avez-vous pas entendu dire où était sa femme ?

– En dernier lieu, elle était à Paris ; maintenant, j’apprends qu’elle est allée dans le royaume italien.

– C’est vraiment affreux que la position de Fédia. Je ne conçois pas comment il peut la supporter. Chacun, il est vrai, a ses malheurs, mais on peut dire que son aventure a été répandue dans toute l’Europe.

Guédéonofski soupira.

– Oui, oui, on dit qu’elle voyait beaucoup d’artistes, et des pianistes, et des lions et d’autres bêtes, comme on les appelle là-bas. Elle a perdu toute pudeur.

– C’est bien dommage, dit Maria Dmitriévna ; j’en suis surtout fâchée, comme parente. Vous savez, Serguéi Petrowitch, Fédia est un petit-neveu à moi.

– Certainement ; je le sais. Comment voulez-vous que j’ignore quelque chose de ce qui touche à votre famille ? Est-ce possible ?

– Viendra-t-il chez nous ? Qu’en pensez-vous ?

– Oui, je le crois. Au reste, on dit qu’il se propose d’aller habiter la campagne.

Maria Dmitriévna leva les yeux au ciel.

– Ah ! Serguéi Petrowitch, Serguéi Petrowitch, quand j’y pense… Combien il est nécessaire, à nous autres femmes, de nous conduire avec prudence !

– Toutes les femmes ne se ressemblent pas, Maria Dmitriévna. Il y en a malheureusement qui ont le caractère léger… Et puis l’âge… Et puis elles n’ont pas toutes reçu, dans leur enfance, des principes solides.

Serguéi Petrowitch tira de sa poche un mouchoir bleu quadrillé, et commença à le déplier :

– Il y a certainement des femmes pareilles.

Serguéi Petrowitch approcha de ses yeux, à tour de rôle, les coins de son mouchoir :

– Mais, en général, si l’on considère… c’est-à-dire… Il y a une poussière horrible en ville…, conclut-il.

– Maman, maman ! s’écria, en se précipitant dans la chambre, une jolie petite fille qui pouvait avoir onze ans ; Vladimir Nicolaewitch arrive à cheval.

Maria Dmitriévna se leva ; Serguéi Petrowitch se leva aussi et salua.

– Mon plus respectueux salut à mademoiselle Hélène, murmura-t-il.

Et se retirant par discrétion dans un coin, il se prit à moucher son nez long et régulier.

– Quel magnifique cheval il a ! continua la petite fille. Il vient de passer devant la petite porte, et nous a dit, à Lise et moi, qu’il allait s’approcher du perron.

On entendit un bruit de sabots sur le sol, et un cavalier élégant, monté sur un joli cheval bai, apparut dans la rue et s’arrêta devant la fenêtre ouverte.

III

– Bonjour, Maria Dmitriévna ! cria le cavalier d’une voix sonore et agréable. Comment vous plaît ma nouvelle emplette ?

Maria Dmitriévna s’approcha de la fenêtre :

– Ah ! le superbe cheval ! dit-elle ; chez qui l’avez-vous acheté, Vladimir ?

– Chez l’officier de remonte. Il me l’a fait payer cher, le brigand !

– Comment l’appelle-t-on ?

– Orlando !… Mais ce nom est bête, je veux le changer… Eh bien, eh bien, mon garçon ? Il est toujours en mouvement !

Le cheval hennissait, piaffait et secouait ses naseaux couverts d’écume.

– Lénotchka, caressez-le… N’ayez pas peur…

La petite fille allongea la main hors de la fenêtre ; mais Orlando se cabra tout d’un coup et se jeta de côté. Le cavalier ne perdit pas la tête, serra le cheval de ses genoux, lui assena un coup de cravache sur le cou, et, malgré sa résistance, parvint à le ramener sous la croisée.

– Prenez garde, prenez garde ! répétait Maria Dmitriévna.

– Lénotchka, caressez-le, reprit le cavalier ; je ne lui permettrai pas de faire à sa guise.

La petite fille tendit de nouveau sa main et effleura timidement les naseaux frémissants d’Orlando, qui tressaillait et rongeait son frein.

– Bravo ! cria Maria Dmitriévna ; et maintenant, descendez et entrez à la maison.

Le cavalier tourna brusquement son cheval, piqua des éperons, et, traversant la rue au petit galop, entra dans la cour. Une minute après, il se précipitait dans le salon en brandissant sa cravache. Au même instant, sur le seuil d’une autre porte, apparaissait une jeune fille grande, svelte, avec de beaux cheveux noirs. C’était Lise, la fille aînée de Maria Dmitriévna ; elle avait dix-neuf ans.

IV

Le jeune homme que nous venons de présenter au lecteur avait nom Vladimir Nicolaewitz Panchine. Il était attaché au ministère de l’intérieur. Il avait été envoyé à O… en mission officielle et se trouvait en disponibilité auprès du gouverneur, le général Zonnenberg, dont il était parent éloigné. Le père de Panchine, capitaine en second en retraite, joueur connu, aux yeux éteints, à la figure fatiguée, affecté d’un tic nerveux dans les lèvres, s’était, sa vie durant, frotté aux hommes haut placés ; il fréquentait les clubs anglais des deux capitales et passait pour un homme adroit, agréable, bon vivant, mais sur lequel on ne pouvait faire beaucoup de fond. Malgré son habileté, il se trouvait presque toujours à la veille de la ruine, et laissa à son fils une fortune médiocre et embarrassée. Il s’était occupé de l’éducation du jeune homme à sa manière ; Vladimir Nicolaewitch parlait le français en perfection, l’anglais bien, l’allemand mal. C’est dans l’ordre ; n’est-il pas honteux pour des gens comme il faut de bien parler l’allemand ? Mais il est bon de pouvoir lancer de temps en temps un mot tudesque en manière de plaisanterie, cela est même très-chic, comme disent les Parisiens de Pétersbourg. Dès l’âge de quinze ans, Vladimir Nicolaewitch savait, sans éprouver la moindre émotion, entrer dans un salon, s’y mouvoir à son aise et s’éloigner à propos. Son père lui avait formé beaucoup de relations en battant les cartes entre deux rubbers, ou bien après la réussite d’un grand chelem ; il ne négligeait jamais l’occasion de placer un mot en l’honneur de son Volodkia et d’en parler à quelque personnage important, amateur du whist. De son côté, Vladimir Nicolaewitch, pendant son séjour à l’Université, qu’il avait quitté avec le rang d’étudiant effectif, avait fait la connaissance de plusieurs jeunes gens de haute volée. Il fut admis dans les meilleures maisons ; on le recevait partout avec plaisir ; il était très-bien de figure, enjoué, amusant, toujours bien portant et de bonne humeur, prêt à tout, respectueux là où il fallait l’être, arrogant quand il le pouvait, camarade parfait ; un charmant garçon, enfin. La terre promise s’ouvrit devant lui. Il eut bientôt compris le secret de la science du monde, il sut se pénétrer d’un respect réel pour ses lois, s’occuper de futilités avec un air d’importance mêlé d’ironie, et faire semblant de considérer les choses importantes comme futiles ; il dansait admirablement bien, s’habillait à l’anglaise. En très-peu de temps, il acquit la réputation d’un des hommes les plus aimables et les plus adroits de Pétersbourg. En effet, Panchine était très-adroit, autant que son père ; mais il était aussi très-bien doué. Tout lui réussissait : il chantait avec goût, dessinait avec hardiesse, faisait des vers, et jouait très-convenablement la comédie. À l’âge de vingt-huit ans, il était déjà gentilhomme de la chambre, et avait un rang assez élevé. Très-sûr de lui-même, de son esprit et de sa perspicacité, il se poussait avec assurance et de toutes ses forces ; sa vie coulait gaiement et sans secousses. Habitué à plaire à tous, aux vieux et aux jeunes, il se flattait de connaître les hommes, et mieux encore les femmes ; il avait fait une étude toute particulière de leurs faiblesses. En homme qui n’est pas étranger à l’art, il se sentait le feu sacré, l’entraînement, l’enthousiasme, et se permettait, à ce titre, plus d’une témérité, donnait carrière à mainte licence, entretenait des relations hors de la société, y apportait des allures nonchalantes et une tenue parfois un peu libre. Mais au fond il était froid et rusé, et, même au plus fort de ses excès, son œil brun et spirituel observait et remarquait tout : ce jeune homme libre et hardi ne s’oubliait jamais et ne se laissait jamais entraîner. Il faut dire, à son honneur, qu’il ne se glorifiait jamais de ses conquêtes. Il fut introduit dans la maison de Maria Dmitriévna dès son arrivée à O… et s’y trouva bientôt comme chez lui. Maria Dmitriévna en raffolait.

Panchine salua gracieusement les personnes qui étaient dans le salon, serra la main à Maria Dmitriévna et à Lisaveta Michailovna, frappa légèrement Guédéonofsky sur l’épaule, et, pirouettant sur ses talons, attrapa Lénotchka par la tête et la baisa au front.

– Et vous n’avez pas peur de monter un cheval aussi fougueux ? lui demanda Maria Dmitriévna.

– Comment ! il est très-doux, au contraire. Voulez-vous savoir de quoi j’ai peur ? J’ai peur de jouer à la préférence avec Petrowitch ; hier, chez les Bélénitzin, il m’a complétement dépouillé.

Celui-ci se mit à rire ; il y avait de la finesse et de la bassesse dans ce rire ; Serguéi Petrowitch voulait se mettre dans les bonnes grâces du jeune et élégant employé de Saint-Pétersbourg, du favori du gouverneur. Dans ses conversations avec Maria Dmitriévna, il faisait souvent allusion aux facultés remarquables de Panchine.

– Comment voulez-vous, disait-il, ne pas faire son éloge ? C’est un jeune homme qui réussit dans la haute sphère de la société et qui, avec cela, sert d’une manière exemplaire et n’a aucune fierté.

Au reste, même à Pétersbourg, Panchine passait pour un fonctionnaire entendu ; le papier brûlait sous ses doigts, il traitait le travail de plaisanterie, comme il convient de le faire à tout homme du monde qui n’attache pas grande importance à ses occupations, mais c’était un homme d’exécution. Les chefs aiment de pareils subordonnés ; quant à lui, il ne doutait même pas qu’avec un peu de bonne volonté il ne devînt un jour ministre.

– Vous venez de dire que je vous ai gagné, murmura Guédéonofsky ; mais la semaine passée, qui donc m’a gagné douze roubles ? Et encore……

– Ah ! le perfide ! interrompit Panchine avec une indifférence gracieuse, mais légèrement méprisante.

Et, sans plus faire attention à lui, il s’approcha de Lise.

– Je n’ai pas pu trouver ici l’ouverture d’Obéron, lui dit-il. Madame Bélénitzin s’est vantée en disant qu’elle avait chez elle toute la musique classique. – En fait, elle n’a rien, excepté des polkas et des valses : mais j’ai déjà écrit à Moscou, et dans une semaine vous aurez l’ouverture. – À propos, continua-t-il, j’ai composé hier une nouvelle romance. Les paroles sont aussi de moi. Voulez-vous que je vous la chante ? Je ne sais trop l’effet qu’elle produit. Madame Bélénitzin l’a trouvée jolie, mais son opinion est sans importance. Je voudrais connaître la vôtre. Au reste, je crois qu’il vaut mieux que je chante plus tard.

– Pourquoi plus tard et pas maintenant ? observa Maria Dmitriévna.

– J’obéis, dit Panchine avec un sourire doux et calme, qui paraissait et disparaissait également vite.

Il approcha une chaise, s’assit devant le piano, et après avoir préludé par quelques accords, il chanta, en accentuant distinctement chaque parole, la romance que voici :

Quand vient le soir et que la lune inonde

L’Océan de clarté,

On voit briller et tressaillir sur l’onde

Un rayon argenté.

Tel mon amour, – cet Océan, où l’âme

Tressaille de douleur,

Reflète aussi dans des rayons de flamme

Ton regard enchanteur.

Et toi, cruelle, aussi froide, aussi blanche

Que l’astre de la nuit,

Tu ris, hélas ! – de ce cœur qui s’épanche

Et du bonheur qui fuit.

Panchine chanta le second couplet avec une force et une expression particulières ; l’accompagnement faisait un murmure confus, semblable à celui des vagues. Après les mots : « où l’âme tressaille de douleur, » il soupira légèrement, ferma les yeux à demi, et baissa la voix morendo. Quand il eut fini, Lise loua le motif. Marie Dmitriévna dit :

– C’est ravissant !

Pour Guédéonofsky, il s’écria :

– C’est sublime ; les vers et la musique sont également admirables !

Lénotchka considérait le chanteur avec une vénération enfantine. En un mot, tous les assistants avaient été également charmés de l’œuvre du jeune dilettante ; mais, derrière la porte du salon, dans l’antichambre, se tenait un homme déjà vieux, qui venait d’entrer, et auquel, à en juger par l’expression de sa figure, penchée vers la terre, et par le mouvement de ses épaules, la romance de Panchine, d’ailleurs fort jolie, n’avait causé aucun plaisir. Après avoir attendu un instant, et avoir secoué la poussière de ses bottes avec un mouchoir de grosse toile, cet homme fronça le sourcil, se pinça les lèvres d’un air sombre, courba plus qu’il ne l’était son dos, naturellement voûté, et entra lentement dans le salon.

– Ah ! Christophor Fédorowitch, bonsoir ! s’écria Panchine en se levant rapidement de sa chaise. – Si j’avais pu me douter que vous fussiez ici, jamais de ma vie je n’aurais osé chanter ma romance. Je sais que vous n’êtes pas amateur de musique légère.

– Je n’ai pas écouté, répondit en mauvais russe le personnage qui venait d’entrer.

Et, saluant tout le monde, il s’arrêta avec un certain embarras au milieu de la chambre.

– Vous êtes venu donner votre leçon de musique à Lise, monsieur Lemm ? demanda Maria Dmitriévna.

– Non, pas à mademoiselle Lise, mais à mademoiselle Hélène.

– Ah, bien ! – À merveille. Lénotchka, monte donc avec M. Lemm.

Le vieillard se mettait en route derrière la jeune fille, lorsque Panchine l’arrêta.

– Ne vous en allez pas aussitôt après la leçon, Christophor Fédorowitch, dit-il ; nous voulons jouer, mademoiselle Lise et moi, une sonate de Beethoven à quatre mains.

Le vieillard murmura quelques mots entre ses dents, et Panchine continua en allemand, d’une prononciation détestable :

– Mademoiselle Lise m’a montré la cantate spirituelle que vous lui avez dédiée ; – c’est une bien belle chose ! Ne croyez pas, s’il vous plaît, que je ne sache pas apprécier la musique sérieuse, – au contraire. Elle est parfois ennuyeuse, mais, en revanche, fort utile.

Le vieillard rougit jusqu’aux oreilles, jeta un regard à la dérobée sur Lise, et sortit rapidement du salon.

Maria Dmitriévna pria Panchine de répéter sa romance, mais il déclara qu’il ne voulait pas offenser les oreilles du savant Allemand, et proposa à Lise de commencer la sonate de Beethoven. – À ces mots, Maria Dmitriévna soupira et offrit à Guédéonofsky de faire avec elle un tour de jardin.

– J’ai envie, lui dit-elle, de vous demander encore votre avis au sujet de notre pauvre Théodore.

Guédéonofsky sourit agréablement, salua, prit entre deux doigts son chapeau, sur les bords duquel il avait soigneusement posé ses gants, et s’éloigna avec Maria Dmitriévna. Panchine et Lise restèrent seuls dans la chambre ; la jeune fille apporta et ouvrit la sonate ; tous deux s’assirent en silence au piano. De l’étage supérieur arrivaient de faibles sons de gammes jouées par les doigts peu exercés de la petite Hélène.

V

Christophe-Théodore-Gottlieb Lemm était né en 1786 d’une famille de pauvres musiciens qui habitait la ville de Chemnitz, dans le royaume de Saxe. Son père jouait du hautbois, sa mère de la harpe. Pour lui, avant l’âge de cinq ans, il s’exerçait sur trois instruments différents. À huit ans, il resta orphelin ; à dix, il commençait à gagner lui-même son pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie de bohême, jouant partout, dans les auberges, aux foires, aux noces de paysans, voire même dans les bals ; enfin, il réussit à entrer dans un orchestre, et, de grade en grade, parvint à l’emploi de chef d’orchestre. Son mérite, comme exécutant, se réduisait à bien peu de chose ; mais il connaissait à fond son art. À vingt-huit ans, il émigra en Russie, où il avait été appelé par un grand seigneur, qui, tout en détestant cordialement la musique, s’était donné par vanité le luxe d’un orchestre. Lemm resta près de sept ans chez lui en qualité de maître de chapelle, et le quitta les mains vides. Ce grand seigneur s’était ruiné ; il lui avait d’abord promis une lettre de change à son ordre, puis il s’était ravisé ; – et, tout compte fait, il ne lui avait pas payé un copeck. – Des amis lui conseillaient de partir ; mais il ne voulait pas retourner dans sa patrie comme un mendiant, après avoir vécu en Russie, dans cette grande Russie, le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans, notre pauvre Allemand chercha fortune. Il séjourna chez différents patrons, vécut à Moscou comme dans les chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta mille maux, connut la misère, et eut recours à tous les expédients imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances, l’idée du retour au pays natal ne le quittait jamais et seule affermissait son courage. Le sort ne voulut pas lui accorder cette dernière et unique consolation. À cinquante ans, malade, décrépit avant l’âge, il arriva par hasard dans la ville d’O… et s’y établit définitivement, ayant perdu tout espoir de quitter jamais le sol détesté de la Russie, et vivant misérablement du produit de quelques leçons.

L’extérieur de Lemm ne prévenait guère en sa faveur. Il était petit, voûté, avec des omoplates saillantes, un ventre rentré, de grands pieds tout plats, des ongles bleuâtres au bout de ses doigts durs et roides, et des mains rouges, les veines toujours gonflées. Son visage était ridé, ses joues creuses ; et ses lèvres plissées, qu’il remuait perpétuellement comme s’il mâchait quelque chose, aussi bien que le silence obstiné qu’il gardait d’ordinaire, lui donnaient une expression presque sinistre. Ses cheveux pendaient en touffes grisonnantes sur son front peu élevé ; ses yeux petits et immobiles avaient l’éclat terne de charbons sur lesquels on vient de verser de l’eau ; il marchait lourdement, déplaçant à chaque pas toutes les parties de son corps disgracieux et difforme. Ses mouvements rappelaient parfois ceux d’un hibou qui se dandine dans sa cage, quand il sent qu’on le regarde, sans pouvoir, toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes, effarées et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin avait apposé son cachet ineffaçable sur le pauvre musicien, et dénaturé sa physionomie déjà peu attrayante ; mais, la première impression une fois dissipée, on découvrait quelque chose d’honnête, de bon, d’extraordinaire dans cette ruine ambulante.

Admirateur passionné de Bach et de Hændel, artiste dans l’âme, doué de cette vivacité d’imagination et de cette hardiesse de pensée qui n’appartiennent qu’à la race germanique, Lemm aurait pu – qui sait ? atteindre au niveau des grands compositeurs de sa patrie, si le hasard eût autrement disposé de son existence. – Hélas ! il était né sous une mauvaise étoile ! Il avait beaucoup écrit, mais jamais il n’avait eu la joie de voir aucune de ses œuvres publiée : il ne savait pas s’y prendre ; il n’avait pas le talent de faire à propos une courbette ou une démarche nécessaire. Une fois, il y avait bien des années, un de ses amis et admirateurs, Allemand pauvre comme lui, avait publié à ses frais deux de ses sonates, – mais, après être restées en bloc dans les magasins, elles avaient disparu sourdement et sans laisser de traces, comme si quelqu’un les avait jetées nuitamment à la rivière. – Lemm finit par en prendre son parti ; du reste, il se faisait vieux ; à la longue, il s’endurcit au moral, comme ses doigts s’étaient endurcis avec l’âge ; seul avec sa vieille cuisinière, qu’il avait tirée d’un hospice (car il ne s’était jamais marié), il végétait à O…, dans une petite maison voisine de celle de madame Kalitine. Il se promenait beaucoup, lisait la Bible, un recueil protestant de psaumes, et les œuvres de Shakespeare dans la traduction de Schlegel. Il ne composait plus rien depuis longtemps ; mais Lise, sa meilleure écolière, avait su sans doute le tirer de son assoupissement, car il avait écrit pour elle la cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunté les paroles à un psaume et y avait ajouté quelques vers de sa composition. Elle était faite pour deux chœurs, – un chœur de gens heureux et un chœur d’infortunés ; – vers la fin, les deux chœurs se réconciliaient et chantaient ensemble : « Dieu miséricordieux, aie pitié de nous, pauvres pécheurs, et éloigne de nous les mauvaises pensées et les espérances mondaines. » Sur la première feuille étaient écrites avec soin ces lignes : « Les justes seuls seront sauvés. – Cantate spirituelle, composée et dédiée à mademoiselle Lise Kalitine, ma chère élève, par son professeur C. T. G. Lemm. » Des rayons entouraient les mots : « Les justes seuls seront sauvés, » et « Lise Kalitine. » Tout au bas, on lisait : « Pour vous seule, für Sie allein. » Voilà pourquoi Lemm avait rougi et regardé Lise en dessous, en entendant Panchine parler de sa cantate ; le pauvre Lemm avait cruellement souffert.

VI

Panchine avait frappé les premiers accords de sa sonate avec force et résolution (il jouait la seconde partie). – Mais Lise ne commençait pas la sienne. Il s’arrêta et la regarda. – Les yeux de Lise, dirigés droit vers lui, exprimaient le mécontentement ; ses lèvres ne souriaient pas, toute sa figure était sévère, presque triste.

– Qu’avez-vous ? demanda-t-il.

– Pourquoi n’avez-vous pas tenu votre parole ? dit-elle. Je vous ai montré la cantate de Lemm à la seule condition que vous ne lui en parleriez pas.

– Pardonnez-moi, mademoiselle Lise, – l’occasion s’est présentée…

– Vous l’avez peiné et moi aussi. Maintenant il n’aura plus confiance même en moi.

– Que puis-je y faire, Lisaveta Michailovna ! Depuis mon enfance, je ne puis voir un Allemand sans que l’envie me prenne de le taquiner.

Que dites-vous là, Vladimir Nicolaewitch ! Cet Allemand est pauvre, isolé, brisé par le malheur, – et vous n’avez pas compassion de lui ? Vous avez le cœur de le taquiner ?

Panchine se troubla.

– Vous avez raison, mademoiselle, dit-il. C’est mon étourderie qui est cause de tout. Non, ne me dites rien, je me connais bien. Mon étourderie m’a fait souvent bien du tort. Grâce à elle, je passe pour un égoïste.

Panchine se tut un instant. Par quelque sujet qu’il entamât la conversation, il finissait d’ordinaire par parler de lui-même, et cela si bien, si naturellement, qu’on eût dit qu’il le faisait naïvement et sans y songer.

– Dans votre maison même, continua-t-il, votre maman me témoigne assurément beaucoup de bienveillance… mais au fond je ne sais trop l’opinion que vous avez de moi, et pour votre tante, il est clair qu’elle ne peut me souffrir. Il faut que je l’aie offensée par quelque parole bien sotte, bien irréfléchie. Elle ne m’aime pas, n’est-ce pas ?

– Non, répondit Lise après une petite hésitation : vous ne lui plaisez pas.

Panchine fit courir rapidement ses doigts sur les touches ; un sourire imperceptible glissa sur ses lèvres.

– Eh bien, et vous ? continua-t-il, vous aussi, vous me prenez pour un égoïste ?

– Je vous connais encore si peu, répondit Lise, – mais je ne vous tiens pas pour égoïste ; au contraire, je dois vous être reconnaissante…

– Je sais, je sais ce que vous allez dire, interrompit Panchine en parcourant encore une fois les touches du piano : – des notes, des livres que je vous apporte, des dessins médiocres dont j’orne votre album, etc., etc. – Je puis faire tout cela, et rester pourtant un égoïste. J’ose espérer que vous ne vous ennuyez pas avec moi, et que je ne vous parais pas un mauvais homme ; cependant vous êtes bien persuadée que, pour un mot spirituel, je sacrifierais volontiers père et ami.

– Vous êtes distrait et oublieux comme tous les gens du monde, dit Lise ; voilà tout.

Panchine fronça légèrement le sourcil.

– Écoutez, dit-il ; ne parlons plus de moi, jouons plutôt notre sonate. Je ne vous demande qu’une chose, ajouta-t-il en lissant de la main les feuillets du cahier ouvert sur le pupitre : pensez de moi tout ce qu’il vous plaira ; appelez-moi égoïste même, c’est bien ! Mais ne m’appelez jamais homme du monde ; ce nom m’est insupportable… Anch’io son pittore. Moi aussi, je suis un artiste, quoique médiocre, comme je vais vous en convaincre à l’instant. Commençons donc.

– Commençons, si vous le voulez, dit Lise.

Le premier adagio passa assez heureusement, bien que Panchine se trompât fréquemment. Ses propres compositions, et ce qu’il avait appris, il le jouait fort bien, mais il lisait faiblement. Aussi, la seconde partie de la sonate, – un allegro vivace, – n’alla plus du tout ; à la vingtième mesure, Panchine, qui était en retard de deux mesures au moins, n’y tint plus ; il repoussa sa chaise en riant.

– Non ! s’écria-t-il, je ne puis jouer aujourd’hui ; il est heureux que Lemm ne nous entende pas : il se serait trouvé mal d’indignation.

Lise se leva, ferma le piano, et se tournant vers Panchine :

– Qu’allons-nous donc faire ? demanda-t-elle.

– Je vous reconnais bien à cette question ! Vous ne pouvez rester dans l’inaction. Si vous le voulez, nous dessinerons pendant qu’il fait encore jour. Peut-être qu’une autre Muse, la Muse du dessin, – comment l’appelle-t-on, donc ? je l’ai oublié, – me sera plus favorable. Où est votre album ? Je me souviens de n’avoir pas achevé mon paysage.

Lise alla chercher l’album dans une autre chambre ; Panchine, resté seul, tira de sa poche un mouchoir de fine batiste, se frotta les ongles et examina ses mains. Il les avait blanches et belles ; sur l’index de la main gauche, il portait une bague en spirale. Lise rentra ; Panchine s’assit près de la fenêtre et ouvrit l’album.

– Ah ! s’écria-t-il, je vois que vous avez commencé à copier mon paysage, et même très-bien. Très-bien ! Ici seulement… donnez-moi le crayon, – les ombres ne sont pas assez vigoureuses. Voyez.

Et Panchine traça largement quelques coups de crayon. Il dessinait constamment le même paysage : sur le premier plan, quelques arbres ébouriffés ; ensuite une plaine et des montagnes dentelées à l’horizon. Lise le regardait faire par dessus son épaule.

– Dans le dessin, comme en général dans la vie, disait Panchine, penchant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche, – la légèreté et la hardiesse sont les premières conditions du succès.

En cet instant, Lemm entra dans la chambre ; il salua sèchement et voulut s’éloigner ; mais Panchine jeta de côté album et crayon pour lui barrer le chemin.

– Où allez-vous, cher monsieur Lemm ? Ne prenez-vous pas le thé avec nous ?

– Je rentre, dit Lemm d’un air sombre ; j’ai mal à la tête.

– Quelle idée ! Restez. Nous discuterons sur Shakespeare.

– J’ai la migraine, répéta le vieillard.

– Nous avons voulu aborder, sans vous, une sonate de Beethoven, continua Panchine, le tenant amicalement par la taille et souriant avec bonhomie : – mais cela n’a pas voulu marcher. Imaginez – vous que je ne pouvais prendre deux notes justes de suite.

– Vous auriez mieux fait de recommencer votre romance, répliqua Lemm, qui écarta les mains de Panchine et quitta la chambre.

Lise courut après lui ; elle le rejoignit sur le perron.

– Monsieur Lemm, écoutez-moi, lui dit-elle en allemand, en le reconduisant par le gazon de la cour jusqu’à la porte cochère ; je suis bien coupable, pardonnez-moi.

Lemm ne répondit rien.

– J’ai montré votre cantate à M. Vladimir Nicolaewitch ; j’étais sûre qu’il l’apprécierait, et, en effet, elle lui a beaucoup, beaucoup plu.

Lemm s’arrêta.

– Ce n’est rien, dit-il en russe.

Puis il ajouta dans sa langue maternelle :

– Mais il ne peut rien comprendre, comment ne le voyez-vous pas ? C’est un dilettante, et voilà tout !

– Vous êtes injuste envers lui, répliqua Lise. – Il comprend tout, et peut presque tout faire lui-même.

– Oui, ce sont là des qualités de second ordre, une marchandise légère ; mauvaise besogne. Cela plaît, et lui-même il plaît, et il en est tout fier ; eh bien, tant mieux ; je ne suis pas fâché ; ma cantate et moi, sommes deux vieux imbéciles ; je suis seulement un peu honteux, mais ce n’est rien.

– Pardonnez-moi, monsieur Lemm, répéta Lise.

– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il en russe : vous êtes une bonne fille… et voilà quelqu’un qui vient chez vous. Adieu. Vous êtes une très-bonne fille.

Et Lemm se dirigea, d’un pas pressé, vers la porte cochère, par laquelle entrait un monsieur, à lui inconnu, en paletot gris et en large chapeau de paille. Lemm le salua poliment (il s’était fait une règle de saluer dans la rue toutes les figures étrangères et de se détourner de ses connaissances), passa à côté de lui et disparut derrière la palissade. L’inconnu le regarda avec étonnement, puis, ayant examiné Lise, s’avança droit vers elle.

VII

– Vous ne me reconnaissez pas, dit-il en ôtant son chapeau ; pour moi, je vous reconnais, bien qu’il y ait huit ans que je vous aie vue pour la dernière fois. Vous n’étiez alors qu’une enfant. Je suis Lavretzky. Votre mère est-elle chez elle ? Puis-je la voir ?

– Maman sera très-contente, répondit Lise ; elle est avertie de votre retour.

– Vous vous nommez Élisabeth, n’est-ce pas ? demanda Lavretzky en montant les marches du perron.

– Oui.

– Je me souviens fort bien de vous ; alors déjà, vous aviez une de ces physionomies qu’on n’oublie pas ; je vous apportais des bonbons.

Lise rougit. Quel singulier individu ! pensa-t-elle.

Lavretzky s’arrêta un instant dans l’antichambre. Lise entra au salon, d’où s’échappaient la voix et les éclats de rire de Panchine ; il communiquait un commérage de la ville à madame Kalitine et à Guédéonofsky, qui venaient de rentrer du jardin, et lui-même riait bruyamment de ce qu’il racontait. Au nom de Lavretzky, Maria Dmitriévna se troubla, pâlit et se dirigea vers lui.

– Bonjour, bonjour, mon cher cousin ! dit-elle d’une voix dolente. – Que je suis aise de vous voir !

– Bonjour, ma bonne cousine, répondit Lavretzky en lui serrant amicalement la main. – Comment allez-vous ?

– Asseyez-vous donc, mon cher Théodore. Ah ! que je suis contente ! Laissez-moi d’abord vous présenter ma fille Lise…

– Je me suis déjà présenté moi-même à mademoiselle Lise, interrompit Lavretzky.

– M. Panchine, Serguéi Petrowitch Guédéonofski… Mais asseyez-vous donc ! J’ai beau vous regarder, je n’en puis croire mes yeux. Comment va votre santé ?

– Comme vous voyez, je prospère. Mais vous aussi, cousine ; si je ne craignais de vous porter malheur, je dirais que vous n’avez pas maigri pendant ces huit ans.

– Quand j’y songe, que d’années il y a que nous ne nous sommes vus ! – murmurait madame Kalitine d’un air rêveur. – D’où venez-vous ? Où avez-vous laissé… ? C’est-à-dire, j’entends…, reprit-elle à la hâte, j’entends… vous demander si vous comptez rester longtemps avec nous ?

– J’arrive de Berlin, répondit Lavretzky, et demain même je pars pour mon village, où je resterai probablement longtemps.

– Vous habiterez sûrement Lavriki ?

– Non, ce n’est pas à Lavriki que je m’établirai, mais dans le petit village que je possède à vingt ou vingt-cinq werstes d’ici.

– C’est le petit bien que vous tenez de Glafyra Pétrowna ?

– Oui, ma cousine, celui-là même.

– Y songez-vous, Théodore ? Vous avez à Lavriki une si belle habitation !

Lavretzky fronça imperceptiblement le sourcil.

– En effet… Mais j’ai dans mon autre terre un petit corps de logis qui me suffit pleinement. Cet endroit-là est celui qui me convient le mieux pour le moment.

Maria Dmitriévna se troubla encore une fois, au point de se redresser sur son fauteuil et d’écarter les bras. Panchine vint à son secours en entamant la conversation avec Lavretzky. Maria Dmitriévna se calma un peu, s’adossa commodément et se borna à placer de temps en temps un mot dans la conversation ; toutefois, elle regardait si piteusement son hôte, soupirait d’une manière si significative et remuait la tête avec tant de tristesse, que Lavretzky, n’y tenant plus, finit par lui demander, assez brusquement, si elle se portait bien.

– Mais oui, grâce à Dieu ! répondit-elle. Pourquoi cette question ?

– Mon Dieu, pour rien ; il m’avait semblé que vous n’étiez pas bien.

Maria Dmitriévna prit un air digne et quelque peu offensé.

– S’il en est ainsi, pensa-t-elle, ça m’est bien égal ; à ce qu’il paraît, mon cher, rien ne vous fait, ni chaud, ni froid ; un autre aurait séché de chagrin, et vous n’en perdez pas une once de graisse.

En se parlant à elle-même, madame Kalitine ne choisissait pas ses expressions ; quand elle s’adressait à autrui, elle y mettait plus de recherche.

Lavretzky, en effet, ressemblait peu à une victime du sort. Sa figure vermeille, type parfaitement russe, son front blanc et élevé, son nez un peu fort et ses lèvres larges et régulières respiraient une santé campagnarde, témoignaient d’une grande et abondante force vitale. Il était solidement bâti, et ses cheveux blonds frisaient naturellement comme ceux d’un jeune garçon. Ses yeux bleus, à fleur de tête et un peu fixes, exprimaient seuls quelque chose qui n’était ni le souci, ni la fatigue, et sa voix avait un son trop égal.

Panchine continuait à soutenir la conversation. Il l’amena sur la fabrication du sucre de betteraves, sujet sur lequel il venait de lire deux brochures françaises, ce qui lui permit d’en exposer le contenu avec une modestie tranquille, sans dire pourtant où il puisait toutes ces notions.

– Ah ! mais c’est Fédia ! s’écria soudain Marpha Timoféevna derrière la porte entre-bâillée de la chambre voisine. C’est bien Fédia !

Et la vieillotte entra rapidement dans le salon. Lavretzky n’avait pas eu le temps de se lever, qu’elle l’embrassait déjà.

– Laisse-moi te voir, laisse-moi te voir ! répétait-elle en reculant d’un pas. Oh ! que tu es donc bien ! Tu as vieilli, mais nullement enlaidi. Ne me baise donc pas les mains ; embrasse-moi, si mes joues ridées ne te font pas peur. Tu ne t’es pas informé de moi, tu n’as pas demandé si ta vieille tante vivait encore, hein ! n’est-ce pas ? Et pourtant, c’est moi qui t’ai reçu à ta naissance, mauvais garnement que tu es. Mais tout cela n’est rien, pourquoi aurais-tu songé à moi ? Seulement, tu es bien gentil d’être venu. Eh bien, ma mère, ajouta-t-elle en se tournant vers Maria Dmitriévna, lui as-tu offert au moins quelque chose ?

– Mais il ne me faut absolument rien, se hâta de dire Lavretzky.

– Prends au moins une tasse de thé avec nous. Seigneur, mon Dieu ! il arrive on ne sait d’où, et on ne lui donne pas seulement une tasse de thé. Lise, va donc bien vite t’en occuper. Je me souviens que, tout petit, il était très-gourmand, – et aujourd’hui encore, je crois qu’il ne dédaigne pas les bons morceaux.

– Je vous salue respectueusement, Marpha Timoféevna, dit Panchine, en s’approchant du côté de la vieille femme, qui s’oubliait dans sa joie, et s’inclinant profondément devant elle.

– Excusez-moi, monsieur, répondit Marpha Timoféevna, dans ma joie, je ne vous avais pas aperçu. Comme tu ressembles à présent à ta pauvre chère mère ! continua-t-elle se tournant de nouveau vers Lavretzky ; tu avais seulement le nez de ton père et tu l’as encore. Resteras-tu longtemps avec nous ?

– Je pars demain, ma tante.

– Pour où !

– Pour Wassiliewskoé.

– Demain ?

– Demain.

– Si c’est demain, c’est demain. Que le bon Dieu t’accompagne ; tu sais mieux toi-même ce qu’il te faut. Seulement, n’oublie pas de venir prendre congé de moi.

La vieille femme lui caressa la joue.

– Je n’espérais plus te revoir ; non que je me sentisse près de mourir ; non. J’ai bien encore du souffle pour dix ans ; nous autres Pestoff, avons la vie dure ; ton grand-père avait coutume de dire que nous vivions deux existences ; mais seul le bon Dieu sait combien de temps tu aurais pu rester encore dans les pays étrangers. Tu m’as l’air d’être toujours aussi fort qu’autrefois. Je parie que tu continues à enlever dix pouds d’une main. Ton père, excuse-moi, n’avait pas le sens commun, cependant il ne pouvait pas avoir une meilleure idée que de te donner ce Suisse pour précepteur. Te souviens-tu comme vous luttiez à coups de poings ? On nommait cela de la gymnastique, je crois ? – Mais qu’ai-je donc à tant bavarder ? Je ne fais qu’empêcher M. Panchine de parler. (Elle affectait de prononcer son nom en appuyant sur la dernière syllabe.) Prenons plutôt notre thé ; allons nous mettre sur la terrasse. Tu verras quelle crème nous avons, – c’est bien autre chose que dans vos Paris ou vos Londres. Allons, allons donc ; et toi, Fédioucha, donne-moi le bras. Voilà un bras solide ; on ne craint pas de tomber avec toi.

Chacun se leva, et tous se rendirent sur la terrasse, à l’exception de Guédéonofski, qui s’éloigna à la sourdine. Tout le temps qu’avait duré la conversation de Lavretzky avec la maîtresse de la maison, Panchine et Marpha Timoféevna, il était resté dans un coin, clignant de l’œil et tendant les lèvres avec une curiosité d’enfant ; à présent, il avait hâte de colporter par la ville la nouvelle de l’arrivée de cet hôte intéressant.

Le même jour, à onze heures du soir, voici ce qui se passait dans la maison de madame Kalitine. Au rez-de-chaussée, sur le seuil du salon, Panchine, profitant d’un moment favorable, prenait congé de Lise, et lui disait en lui tenant la main :

– Vous savez ce qui m’attire ici ; vous savez pourquoi je viens sans cesse dans la maison ; à quoi bon parler, quand tout est si clair ?

Lise ne répondait rien, et ne souriait pas ; elle relevait légèrement les sourcils et rougissait un peu en regardant à terre, mais ne retirait pas sa main. Au premier étage, dans la chambre de Marpha Timoféevna, éclairée par une lampe suspendue devant d’anciennes images ternies, Lavretzky, assis dans un fauteuil, les coudes appuyés sur les genoux, tenait son visage caché dans les mains ; la vieille femme, debout et silencieuse devant lui, passait de temps en temps la main sur ses cheveux. Il resta plus d’une heure chez elle, après avoir pris congé de la maîtresse de la maison ; il ne dit presque rien à sa bonne vieille amie, et elle, de son côté, ne lui demanda rien… – Et qu’aurait-il pu dire, qu’aurait-elle pu demander ? Elle comprenait tout, elle prenait part à toutes ses souffrances.

VIII

Fédor Ivanowitch Lavretzky (nous demandons au lecteur la permission d’interrompre pour un moment notre récit) était d’une famille noble et ancienne. Le premier des Lavretzky sortit de la Prusse sous le règne de Wassili l’Aveugle, et reçut deux cents dessiatines de terre dans le district de Béjetzk. Plusieurs de ses descendants entrèrent au service, et, sous le patronage de princes et de personnages puissants, furent envoyés comme woïvodes dans les provinces les plus éloignées ; mais aucun d’eux ne dépassa le rang de stolnik et n’acquit une grande fortune. Le plus riche et le plus remarquable de tous les Lavretzky fut André, le propre bisaïeul de Théodore ; c’était un homme dur, arrogant, intelligent et rusé. Aujourd’hui encore, le souvenir de son despotisme, de son caractère féroce, de sa prodigalité insensée et de son avidité sans bornes s’est conservé dans le pays. Il était obèse et grand de taille, brun de visage et sans barbe ; il grasseyait et semblait endormi ; mais plus il parlait bas, plus la terreur qu’il répandait grandissait autour de lui. Il avait rencontré une femme digne de lui. Bohémienne d’origine, elle avait des yeux à fleur de tête, un nez en bec d’épervier, le visage rond et jaune ; elle était colère et vindicative ; en un mot, elle ne le cédait en rien à son mari, qui faillit la faire mourir à force de mauvais traitements, et auquel elle ne put survivre, bien que, de son vivant, ils n’eussent pas cessé de se quereller.

Pierre, fils d’André et aïeul de Théodore, ne ressemblait guère à son père ; c’était un seigneur comme on n’en voit que dans les steppes, passablement excentrique, tapageur et agité, grossier, mais assez bon, très-hospitalier et grand amateur de chasse à courre. Il avait plus de trente ans, lorsque à la mort de son père il se trouva maître d’un héritage de deux mille paysans en parfait état ; il ne lui fallut pas longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et gâter complétement son nombreux domestique. Ses chambres vastes, chaudes et malpropres, étaient continuellement remplies de petites gens, qui fondaient de tous côtés sur lui comme la grêle ou la vermine. Cette engeance se gorgeait de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu’à l’ivresse, et emportait de la maison tout ce qui se laissait prendre, sans cesser de chanter les louanges de ce hôte hospitalier.

Pierre, quand il était de mauvaise humeur, les traitait de pique-assiettes et de pieds-plats ; mais il ne tardait pas à s’ennuyer de leur absence. Sa femme était un être doux et obscur ; il l’avait prise dans une famille du voisinage, par ordre de son père, qui l’avait choisie pour lui ; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mêlait de rien, recevait cordialement ses hôtes, et aimait assez à sortir, quoique l’obligation de mettre de la poudre fît son désespoir. Elle avait coutume de raconter, dans sa vieillesse, que, pour procéder à cette opération, on lui plaçait un bourrelet de feutre sur la tête, on lui relevait tous les cheveux, puis on les frottait de suif et on les saupoudrait de farine, en y introduisant une masse d’épingles en fer ; si bien qu’ensuite elle avait toutes les peines du monde à se débarbouiller ; cependant, pour ne pas enfreindre les règles de la bienséance et ne blesser personne, elle se résignait, à chaque visite qu’elle avait à faire, à endurer cet odieux martyre. Elle aimait à se faire traîner par des trotteurs, et était prête à jouer aux cartes du matin jusqu’au soir ; mais elle n’oubliait jamais, quand son mari s’approchait de la table de jeu, de dissimuler avec sa main ses misérables petites pertes, elle qui avait laissé à son mari la pleine et entière disposition de tout son apport, de toute sa dot. Elle eut de lui deux enfants : un fils, Ivan, qui fut le père de Théodore, et une fille, nommée Glafyra.

Ivan ne fut pas élevé à la maison paternelle, mais auprès d’une tante riche et vieille fille, la princesse Koubensky, qui promit de faire de lui son légataire universel (autrement son père ne l’eût pas laissé partir), l’habilla comme une poupée, lui donna des professeurs de toutes sortes, et lui choisit pour précepteur un Français, ex-abbé, disciple de J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de Vaucelles. C’était un homme fin, habile, insinuant ; elle le qualifiait de fine fleur de l’émigration, et finit, presque septuagénaire, par épouser cette fine fleur. Elle lui légua tout son bien, et rendit l’âme peu de temps après, les joues couvertes de rouge, toute parfumée d’ambre à la Richelieu, entourée de négrillons, de levrettes et de perroquets criards, étendue sur une couchette du temps de Louis XV, tenant à la main une tabatière en émail de Petitot. Elle mourut abandonnée de son mari ; l’insinuant M. Courtin avait trouvé opportun de se retirer à Paris avec son argent.

Ivan avait dix-neuf ans, lorsque ce revers inattendu le frappa. Il ne voulut plus rester dans la maison de sa tante, où, d’héritier présomptif, il devenait tout à coup parasite, – ni même à Saint-Pétersbourg, où l’accès de la société dans laquelle il avait été élevé lui fut tout à coup interdit. Il se sentait une répugnance invincible pour le service, qu’il aurait dû commencer par les grades les plus humbles, les plus obscurs et les plus difficiles ; tout cela se passait dans les premières années du règne de l’empereur Alexandre. Il fut donc réduit, bon gré, mal gré, à s’en retourner au village de son père. Comme tout lui sembla sale, pauvre, mesquin ! L’obscurité, le silence, l’isolement de la vie des steppes l’offusquaient à chaque pas ; l’ennui le dévorait ; avec cela, personne dans la maison, hors sa mère, n’avait pour lui que des sentiments hostiles. Son père supportait impatiemment ses habitudes de citadin ; ses habits, ses jabots, ses livres, sa flûte, sa propreté lui paraissaient, avec assez de justesse, une délicatesse exagérée ; il ne faisait que se plaindre de son fils, et le grondait sans cesse. « Rien ne lui convient ici, disait-il souvent ; à table, il fait le dégoûté, ne mange de rien, ne peut supporter l’odeur des domestiques, ni la chaleur de la chambre ; la vue des gens ivres le dérange ; on n’ose pas seulement batailler devant lui ; il ne veut pas servir, il n’a pas pour un liard de santé, cette femmelette ! Et tout cela, parce qu’il a la cervelle farcie de Voltaire. » Le vieillard détestait particulièrement Voltaire, et ce mécréant de Diderot, bien qu’il n’eût pas lu une ligne de leurs œuvres : lire n’était pas de sa compétence.

Petre Andrévitch ne se trompait pas ; Voltaire et Diderot remplissaient, en effet, la tête de son fils, et non pas eux seulement, mais encore Rousseau, Raynal, Helvétius et consorts ; mais ils ne remplissaient que sa tête. Son instituteur, l’ancien abbé, l’encyclopédiste, s’était borné à verser en bloc sur son élève toute la science du XVIIIème siècle. – Ivan vivait ainsi, tout pénétré de cet esprit, qui restait en lui sans se mêler à son sang, sans pénétrer dans son âme, sans produire de fortes convictions… Après tout, quelles convictions pouvons-nous exiger d’un jeune homme qui vivait il y a cinquante ans, quand, aujourd’hui encore, nous ne sommes pas arrivés à en avoir ?

La présence d’Ivan Pétrovitch gênait les visiteurs de la maison paternelle ; il les dédaignait, eux le craignaient. Il n’avait même pas réussi à se lier avec sa sœur, qui avait douze ans de plus que lui. Cette Glafyra était un être étrange ; elle était laide, bossue, maigre, avait de grands yeux sévères et une bouche aux lèvres minces et serrées. Son visage, sa voix, ses mouvements rapides et anguleux rappelaient son aïeule, la Bohémienne. Obstinée, dominatrice, elle n’avait jamais voulu entendre parler de mariage. Le retour d’Ivan Pétrovitch ne fut nullement de son goût ; tant qu’il fut chez la princesse Koubensky, elle pouvait s’attendre à hériter de la moitié des biens paternels : son avarice était un trait de plus qu’elle tenait de sa grand’mère. De plus, elle lui portait envie : il était si bien élevé, il parlait si bien le français avec l’accent parisien, et elle pouvait à peine prononcer « bonjour, » et « comment vous portez-vous ? » Il est vrai que ses parents n’en savaient pas même autant ; mais à quoi cela l’avançait-il ? Ivan ne savait comment dissiper sa tristesse et son ennui ; il passa une année à la campagne, mais elle lui parut longue de dix ans. Il ne trouvait un peu de plaisir que chez sa mère, passait des heures entières dans ses appartements, bas et petits, écoutant son bavardage naïf et sans apprêts, et se gorgeant de confitures.

Au nombre des servantes d’Anna Pavlowna, se trouvait une très-jolie jeune fille, aux yeux doux et purs, aux traits fins ; on la nommait Malanïa ; elle était sage et modeste. Elle plut tout d’abord à Ivan Pétrovitch, bientôt il l’aima ; sa démarche timide, ses réponses modestes, sa voix douce, son tendre sourire l’avaient captivé ; tous les jours, elle lui semblait plus aimable. De son côté, elle s’attacha à Ivan Pétrovitch de toute la force de son âme, comme les jeunes filles russes seules savent aimer, et se donna à lui. Dans une maison de seigneur de village, aucun mystère ne peut rester longtemps caché ; chacun connut bientôt la liaison du jeune maître avec Malanïa, et la nouvelle en vint aux oreilles mêmes de Petre Andrévitch. Dans un meilleur moment, il n’eût peut-être fait aucune attention à une affaire aussi peu importante ; mais il avait depuis longtemps une dent contre son fils, et il saisit avec bonheur l’occasion de confondre l’élégant philosophe pétersbourgeois. Une tempête de cris et de menaces s’éleva dans la maison ; Malanïa fut mise au séquestre, et Ivan Pétrovitch mandé devant son père. Anna Pavlowna accourut au bruit. Elle essaya de calmer son mari, mais il n’écoutait plus rien. Il fondit sur son fils comme un oiseau de proie, lui reprochant son immoralité, son incrédulité, son hypocrisie ; l’occasion était trop belle pour ne pas déverser sur Ivan toute la colère qui s’était amassée depuis si longtemps dans son cœur contre la princesse Koubensky ; il l’accabla d’expressions injurieuses. Ivan Pétrovitch commença par se maîtriser et se taire, mais lorsque son père le menaça d’une punition infamante, il n’y tint plus. « Ah ! pensa-t-il, le mécréant de Diderot est de nouveau en scène ; c’est le moment de s’en servir ; attendez, je vais tous vous étonner. » Et aussitôt, d’une voix tranquille et mesurée, quoique avec un tremblement intérieur, il annonça à son père qu’il avait tort de l’accuser d’immoralité ; qu’il ne voulait pas nier sa faute, mais qu’il était prêt à la réparer, et d’autant mieux qu’il se sentait au-dessus de tous les préjugés ; en un mot, qu’il était prêt à épouser Malanïa. En prononçant ces mots, Ivan atteignit sans doute le but qu’il se proposait ; son père fut tellement abasourdi, qu’il écarquilla les yeux et resta un instant immobile ; mais il revint à lui presque aussitôt, et tel qu’il était, dans son touloup doublé de fourrure, ses pieds nus dans de simples souliers, il s’élança les poings levés contre son fils. Ce jour-là, Ivan, comme s’il l’eût fait exprès, s’était coiffé à la Titus, avait mis un nouvel habit bleu à l’anglaise, des bottes à glands, et un pantalon collant en peau de daim d’une parfaite élégance. Anna Pavlowna poussa un grand cri et se couvrit le visage de ses mains ; pour son fils, il ne fit ni une ni deux ; il prit ses jambes à son cou, traversa la maison et la cour, se jeta dans le verger, puis dans le jardin, du jardin sur la grand’route, et courut, toujours sans se retourner, jusqu’à ce qu’il n’entendît plus derrière lui les pas lourds de son père, et ses cris redoublés et entrecoupés.

– Arrête, vaurien ! hurlait-il, arrête, ou je te maudis !

Ivan Pétrovitch se réfugia chez un odnodvoretz du voisinage ; son père rentra chez lui épuisé et couvert de sueur, et annonça, respirant à peine, qu’il retirait à son fils sa bénédiction et son héritage. Il fit aussitôt brûler tous ses malheureux livres ; la servante Malanïa fut exilée dans un village éloigné. De bonnes gens déterrèrent Ivan Pétrovitch et l’avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux, il jura de se venger de son père ; la même nuit, il se mit en embuscade pour arrêter au passage le chariot qui emportait Malanïa ; il l’arracha de vive force à son escorte, courut avec elle à la ville voisine et l’épousa.

Le lendemain, Ivan écrivit à son père une lettre froidement ironique et polie, et se rendit dans le village où demeurait son cousin au troisième degré, Dmitri Pestoff, avec sa sœur Marpha, que nous connaissons déjà. Il leur raconta tout ce qui s’était passé, leur dit qu’il partait pour Pétersbourg, afin d’y prendre du service, et qu’il les suppliait de donner asile à sa femme, ne fût-ce que pour peu de temps. Il sanglota amèrement en prononçant le mot de femme, et, oubliant sa civilisation raffinée et sa philosophie, il tomba humblement à genoux devant ses parents, comme un vrai paysan russe, en frappant la terre de son front. Les Pestoff, qui étaient des gens compatissants et bons, accédèrent aisément à sa prière ; il passa trois semaines chez eux, attendant en secret une réponse de son père ; mais il n’en vint pas, et il ne pouvait pas en venir. À la nouvelle du mariage de son fils, Petre Andrévitch tomba malade, et défendit de prononcer devant lui le nom d’Ivan Pétrovitch ; seule, la pauvre mère emprunta en cachette cinq cents roubles en papier au prêtre du village et les envoya à son fils avec une petite image pour sa bru. Elle eut peur d’écrire, mais son messager, un paysan petit et sec, qui avait le talent de faire ses soixante werstes à pied par jour, fut chargé de dire à Ivan Pétrovitch de ne pas trop s’affliger, qu’elle espérait, avec l’aide de Dieu, convertir la colère de son mari en clémence ; qu’elle aurait préféré une autre belle-fille, mais que telle n’avait sûrement pas été la volonté divine, et qu’elle envoyait à Malanïa Serguéiewna sa bénédiction maternelle. Le petit paysan reçut un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa nouvelle maîtresse, dont il était le compère, lui baisa la main et se remit en marche pour la maison.

Ivan Pétrovitch partit pour Pétersbourg le cœur joyeux. Un avenir inconnu l’attendait : la misère pouvait bien l’atteindre, mais il quittait la vie de campagne, qu’il abhorrait. Surtout il était bien aise de n’avoir pas renié ses instituteurs, mais d’avoir au contraire mis réellement en pratique et justifié les principes de Rousseau, de Diderot et de la Déclaration des Droits de l’homme. Le sentiment d’un devoir accompli, d’un triomphe remporté, d’un juste orgueil satisfait, remplissait son âme ; en outre, la séparation de sa femme ne le troublait pas trop ; il aurait plutôt craint de vivre avec elle. La première affaire était faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succès à Pétersbourg, contrairement à sa propre attente ; la princesse Koubensky, que M. Courtin avait déjà abandonnée, mais qui n’avait pas encore eu le temps de mourir, voulant réparer ses torts envers son neveu, le recommanda à tous ses amis, et lui donna cinq mille roubles, son dernier argent, sans doute, plus une montre de Lepée, avec son chiffre dans une guirlande d’amours. Trois mois ne s’étaient pas écoulés qu’il avait obtenu une place à l’ambassade russe à Londres, et qu’il s’embarquait sur le premier bâtiment anglais en partance. (Il n’était pas encore question de bateaux à vapeur.) Quelques mois plus tard, il reçut une lettre de Pestoff. Ce brave homme le félicitait à l’occasion de la naissance d’un fils, qui avait vu le jour dans le village de Pokrofskoé, le 20 août 1807, et qu’on avait nommé Théodore, en l’honneur du saint martyr du même nom. La faiblesse de Malanïa Serguéiewna était telle, qu’elle ne pouvait ajouter que quelques lignes ; ces quelques lignes mêmes surprirent beaucoup son mari ; il ignorait que Marpha Timoféevna eût enseigné l’écriture à sa femme. Cependant Ivan ne s’abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la paternité ; il faisait en ce moment la cour à l’une des plus célèbres Phrynés ou Laïs du jour. (Les noms classiques étaient encore de mode.) La paix de Tilsit venait d’être signée ; tout le monde se hâtait de jouir, tout le monde était comme entraîné par un tourbillon effréné. Les yeux noirs d’une beauté agaçante lui avaient tourné la tête. Il avait peu d’argent, mais il jouait heureusement, faisait des connaissances, prenait part à tous les plaisirs imaginables ; en un mot, il commençait à voguer toutes voiles dehors.

IX

Longtemps, le vieux Lavretzky eut peine à se résoudre à pardonner à son fils. – Si celui-ci était venu, six mois après son mariage, se jeter aux pieds de son père, peut-être eût-il obtenu sur-le-champ sa grâce ; il en eût été quitte pour une bonne semonce, tout au plus aurait-il vu se lever sur lui la béquille paternelle, instrument de terreur salutaire. Mais Ivan Pétrovitch vivait en pays étranger et semblait fort peu se préoccuper de son père.

– Tais-toi, et prends-y garde ! répétait le vieillard à sa femme, chaque fois que celle-ci essayait de l’amener à la clémence ; ce vaurien-là doit éternellement prier Dieu pour moi de ce que je ne l’ai point maudit ; feu mon père l’eût assommé de ses propres mains, et ma foi, il eût fort bien fait.

Anna Pavlowna, à ces terribles paroles, faisait à la dérobée des signes de croix. – Quant à la jeune femme d’Ivan Pétrovitch, le vieillard n’en voulait d’abord pas même entendre parler, et en réponse à une lettre de M. Pestoff, dans laquelle celui-ci faisait mention de sa bru, il lui fit dire qu’il ne se connaissait pas de bru de par le monde, et que les lois interdisent formellement de donner asile aux serfs ou serves en fuite, ce dont il se faisait un devoir de le prévenir. Mais plus tard, ayant appris la naissance d’un petit-fils, il se radoucit, fit demander sous main des nouvelles de l’accouchée, et lui envoya, sans trahir son nom, un peu d’argent. Le petit Théodore n’avait pas un an encore, quand Anna Pétrowna tomba dangereusement malade. Quelques jours avant sa mort, ne pouvant plus bouger de son lit, elle dit à son mari, en présence de son confesseur, et avec des larmes craintives au bord de ses paupières éteintes, qu’elle désirait voir sa bru, prendre congé d’elle et bénir son petit-fils. – Le vieillard affligé la rassura aussitôt, et envoya sur-le-champ sa voiture à sa belle-fille, en l’appelant pour la première fois Malanïa Serguéiewna. Celle-ci arriva avec son fils et Marpha Timoféevna, qui n’avait voulu, à aucun prix, la laisser partir seule et l’exposer à quelque offense. Demi-morte de peur, Malanïa Serguéiewna entra dans le cabinet de son beau-père. Une bonne la suivait, portant l’enfant dans ses bras. Son beau-père la regarda en silence : elle s’approcha pour saisir sa main : ses lèvres tremblantes purent à peine y poser un baiser, qu’on n’entendit point.

– Çà, ma jeune anoblie de la veille[1], dit-il à la fin, bonjour ; allons chez madame.

Disant cela, il se leva et se pencha vers le petit Théodore ; l’enfant sourit et lui tendit ses petites mains pâlottes. – Le vieillard se sentit ému.

– Ah ! fit-il, mon pauvre délaissé ! Tu gagnes la cause de ton père ; je ne t’abandonnerai pas, mon chéri, va !

Malanïa Serguéiewna, à peine entrée dans la chambre d’Anna Pavlowna, se mit à genoux sur le seuil de la porte. – La mourante lui fit signe d’approcher de son lit, l’embrassa, bénit son fils ; puis, tournant vers son mari un visage amaigri par de cruelles souffrances, elle essaya de lui parler.

– Je sais, je sais bien ce que tu veux me demander, prononça Petre Andrévitch. Ne te chagrine plus, elle restera près de moi, et, pour elle, je pardonnerai à mon fils.

Anna Pavlowna fit un suprême effort, baisa la main de son mari… Le même soir, elle avait cessé d’exister.

Petre Andrévitch tint parole. Il informa son fils qu’en mémoire des derniers moments de sa mère, et par pitié pour le petit Théodore, il lui rendait son affection, et qu’il garderait dorénavant Malanïa Serguéiewna dans sa maison. – On mit deux chambres d’entre-sol à la disposition de la jeune femme ; son beau-père la présenta à ses connaissances les plus marquantes, au brigadier borgne Skourechine et à sa femme ; il lui fit présent de deux serves et d’un petit domestique pour faire ses commissions ; Marpha Timoféevna prit congé d’elle ; de prime abord, elle avait pris Glafyra en horreur, et, dans le courant de la journée, s’était trois fois querellée avec elle.

Bien pénible et bien fausse fut, au commencement, la nouvelle position de la jeune femme ; mais bientôt elle s’habitua à son beau-père et se résigna. Lui aussi s’accoutuma à sa bru ; il la prit même en affection, quoique jamais, ou peu s’en faut, il ne lui parlât ; dans sa bienveillance même perçait une teinte de dédain.

Malanïa Serguéiewna avait le plus à souffrir de sa belle-sœur. – Celle-ci, du vivant même de sa mère, avait réussi petit à petit à s’emparer de la direction de la maison ; à commencer par son père, tout le monde lui était soumis ; sans son autorisation, on ne pouvait disposer d’un morceau de sucre ; elle eût plutôt consenti à mourir que de partager sa puissance avec une autre maîtresse de maison, – et quelle maîtresse de maison, grand Dieu ! – Le mariage de son frère l’avait plus exaspérée que le père lui-même ; elle avait résolu de donner une bonne leçon à la parvenue. Du moment de son installation dans la maison, Malanïa Serguéiewna devint son esclave. – Et comment aurait-elle pu lutter contre l’opiniâtre et orgueilleuse Glafyra, elle, cette pauvre femme sans défense, toujours troublée, toujours craintive et d’une santé si faible ? – Il ne se passait pas de jour que Glafyra ne lui rappelât son origine et ne la louât de rester à sa place. – Malanïa Serguéiewna eût fait bon marché de ces récriminations et de ces éloges, quelque amers qu’ils lui semblassent, mais on lui avait enlevé son fils, et elle en avait conçu un morne désespoir. – Sous prétexte qu’elle n’était pas capable de s’occuper de son éducation, on ne lui permettait presque plus de le voir ; Glafyra se chargea de tout : l’enfant passa entièrement en son pouvoir.

Malanïa Serguéiewna, en proie à un violent chagrin, suppliait, dans chacune de ses lettres, son mari de revenir au plus vite. Petre Andrévitch lui-même désirait revoir son fils ; mais celui-ci, très-prodigue de lettres, se bornait à remercier son père de ses bontés pour sa femme, pour l’argent qu’il lui envoyait, promettait d’arriver bientôt et ne venait pas. – L’année 1812 le ramena enfin dans sa patrie. – Le père et le fils, en se revoyant après six ans de séparation, tombèrent dans les bras l’un de l’autre sans prononcer un seul mot qui fît allusion à leurs discordes passées ; on avait alors bien autre chose en tête : toute la Russie se levait en masse contre l’ennemi, et tous deux sentirent que du sang russe coulait dans leurs veines. Petre Andrévitch équipa à ses frais un régiment de volontaires. Mais la guerre se termina, le danger s’éloigna, et de plus belle Ivan Pétrovitch se sentit pris d’ennui. Ce monde lointain, avec lequel il s’était familiarisé, où il se sentait chez lui, l’attirait. Sa femme était impuissante à le retenir, elle comptait pour si peu de chose dans son existence ! L’espoir même que Malanïa Serguéiewna avait mis en lui ne s’était pas réalisé ; son mari avait trouvé comme tout le monde qu’il était bien plus convenable de confier à Glafyra l’éducation du jeune garçon. La pauvre femme d’Ivan Pétrovitch ne put supporter ce coup ; elle ne put supporter non plus une seconde séparation, et s’éteignit en quelques jours sans murmurer. Durant toute sa vie, elle n’avait su résister à personne ; elle n’essaya même pas de combattre son mal. Elle ne pouvait plus parler, les ombres de la mort s’étendaient sur son visage, que ses traits exprimaient encore une inaltérable patience et la constante douceur d’une résignation infinie ; elle regardait Glafyra avec une muette soumission ; de même qu’Anna Pavlowna, sur son lit de mort, avait baisé la main de Petre Andrévitch, elle posa ses lèvres sur la main de Glafyra, en lui recommandant à elle, Glafyra ! son fils unique. C’est ainsi que cet être si doux et si bon termina son rôle sur la terre. Enlevée violemment, Dieu sait pourquoi, du sol qui l’avait vue naître, et jetée un instant après, pareille à un arbrisseau arraché, les racines au soleil, elle se flétrit, elle disparut sans laisser de traces, la pauvre femme ! et personne ne la pleura. Elle fut regrettée quelque temps par son beau-père et par ses femmes de chambre. Il manquait au vieillard le doux visage de sa bru et sa présence silencieuse. « Adieu, adieu pour jamais ! » murmura-t-il en saluant la défunte une dernière fois ; et il pleurait en jetant une poignée de terre sur son cercueil.

Lui-même ne survécut pas longtemps à sa bru. Cinq ans après, durant l’hiver de 1819, il mourut tranquillement à Moscou, où il était venu s’établir avec Glafyra et son petit-fils. Il voulut être enterré à côté de sa femme et de sa petite Malanïa. Ivan Pétrovitch se trouvait alors à Paris pour son plaisir ; il avait quitté le service peu de temps après 1815. Ayant appris la mort de son père, il se décida à revenir en Russie ; il fallait prendre la direction de sa fortune ; d’ailleurs, le petit Théodore, à ce que mandait sa tante Glafyra, entrait dans sa treizième année, et le moment était venu de s’occuper sérieusement de son éducation.

X

Ivan Pétrovitch était anglomane, quand il revint en Russie. Ses cheveux coupés ras, son jabot empesé, sa longue redingote couleur pois avec une multitude de petits collets superposés, l’expression aigre de ses traits, quelque chose de tranchant et d’indifférent à la fois dans sa manière d’être, sa prononciation sifflante, son rire soudain et saccadé, l’absence de sourire, une conversation exclusivement politique ou politico-économique, sa passion pour le roast-beef saignant et pour le vin de Porto, tout en lui sentait la Grande-Bretagne d’une lieue : il semblait tout entier pénétré de son esprit ; mais, chose étrange ! s’étant transformé en anglomane, Ivan Pétrovitch était devenu en même temps patriote ; du moins se disait-il patriote, quoiqu’il connût fort mal la Russie, quoiqu’il n’eût aucune des habitudes russes, et qu’il parlât le russe d’une façon étrange. Dans la conversation, son langage, lourd et décoloré, se hérissait de barbarismes ; mais à peine venait-on à parler de quelque sujet sérieux, qu’Ivan Pétrovitch se répandait soudain en phrases telles que celles-ci : « Se signaler par de nouvelles preuves de zèle individuel. – Cela n’est point en accord direct avec la nature des circonstances, » etc. Ivan Pétrovitch avait rapporté avec lui plusieurs projets manuscrits sur les améliorations qu’il voulait faire subir au gouvernement ; il était fort mécontent de tout ce qu’il voyait ; l’absence de système échauffait surtout sa bile. À la première entrevue qu’il eut avec sa sœur, il lui annonça qu’il était décidé à introduire des réformes radicales dans l’administration de ses terres, que tout chez lui marcherait d’après un nouveau plan. Glafyra Pétrowna ne lui répondit rien ; elle serra les dents : « Et moi, pensait-elle, que deviendrai-je dans tout cela ? » Cependant, une fois arrivée à la campagne avec son frère et son neveu, elle ne tarda pas à se rassurer. Dans l’intérieur de la maison, quelques changements eurent lieu en effet : les parasites et les fainéants furent immédiatement exilés ; au nombre des victimes se trouvèrent deux vieilles femmes, dont l’une aveugle, l’autre paralytique, et un vieux major contemporain de Souvaroff, qu’on ne nourrissait que de pain noir et de lentilles à cause de son extraordinaire voracité. Il y eut ordre en outre de ne plus recevoir les visiteurs d’autrefois : ils furent tous remplacés par un voisin éloigné, un certain baron blond et scrofuleux, parfaitement bien élevé et fort bête. De nouveaux meubles arrivèrent de Moscou ; des crachoirs, des cordons de sonnette, des lavabos firent leur apparition dans les appartements ; on servit le déjeuner d’une nouvelle façon ; des vins étrangers remplacèrent les liqueurs et les eaux-de-vie du terroir ; les domestiques furent habillés de nouvelles livrées ; on ajouta à l’écusson armorié de la famille la devise : In recto virtus. Mais au fond la puissance de Glafyra n’en fut pas diminuée. Toutes les emplettes, toutes les dépenses relevaient d’elle comme par le passé ; un valet de chambre alsacien, amené de France par Ivan Pétrovitch, avait tenté de regimber contre la suprême autorité de Glafyra. Il perdit sa place, malgré la protection de son maître. Quant à ce qui concernait l’administration des terres (Glafyra Pétrowna s’en était toujours occupée), tout resta dans le plus complet statu quo, malgré l’intention manifestée plus d’une fois par Ivan Pétrovitch de faire circuler une vie nouvelle dans ce chaos ; en maint endroit les redevances devinrent plus fortes, la corvée plus lourde ; il fut interdit aux paysans de s’adresser directement à Ivan Pétrovitch, et ce fut tout. Le patriote commençait à considérer ses concitoyens avec mépris. Le système d’Ivan Pétrovitch ne fut vraiment mis en vigueur que relativement au petit Théodore : son éducation fut soumise à une réforme complète ; son père s’en occupa exclusivement.

XI

Nous l’avons déjà dit, le petit Théodore avait été entièrement confié à sa tante jusqu’au retour d’Ivan Pétrovitch en Russie. Il n’avait pas huit ans quand sa mère mourut ; il ne la voyait pas tous les jours et s’était attaché à elle avec passion ; le souvenir de son triste et doux visage, de son regard mélancolique, de ses caresses furtives, s’était à jamais gravé dans son cœur ; mais il ne comprenait pas bien nettement la position de sa mère dans la maison : il sentait qu’entre elle et lui s’élevait une barrière qu’elle n’osait pas, qu’elle ne pouvait pas franchir. Il avait peur de son père, et son père, de son côté, ne le caressait jamais ; son grand-père lui passait de temps à autre la main dans les cheveux et lui permettait de la baiser ; mais il le nommait petit sauvageon et le tenait pour un petit imbécile. À la mort de sa mère, sa tante s’en empara définitivement. Théodore la craignait. Ses yeux vifs et perçants, sa voix forte l’épouvantaient ; il n’osait pas proférer une syllabe devant elle ; lui arrivait-il de faire un mouvement sur sa chaise, elle criait aussitôt : « Où vas-tu ? Reste tranquille. » – Le dimanche, après la messe, on lui permettait de jouer ; cela voulait dire qu’on lui donnait un gros bouquin, livre mystérieux, de la composition d’un certain Maksimovitch-Abramovitch, qui avait pour titre : Symboles et Emblèmes. – Dans ce livre se trouvaient une foule de dessins incompréhensibles avec un texte non moins obscur, en cinq langues. – Un Cupidon nu et bouffi jouait un grand rôle dans ces dessins. Au bas de l’un d’eux, qui avait pour titre : Le Safran et l’Arc-en-ciel, on lisait cette devise : « L’effet de celui-ci est plus grand. » – Sous un autre, qui représentait une cigogne traversant les airs, un bouquet de violettes dans son bec, il était dit : « Ils te sont tous connus. » – Un Cupidon près d’un ours qui léchait son ourson exprimait : « Petit à petit. » Théodore examinait ces dessins : il les connaissait tous jusque dans leurs moindres détails : quelques-uns, toujours les mêmes, le faisaient longtemps réfléchir, éveillaient sa jeune imagination ; il ne connaissait pas d’autres distractions. Quand vint le moment d’apprendre la musique et les langues étrangères, Glafyra Pétrowna prit, moyennant un pauvre salaire, une vieille fille, Suédoise d’origine, qui parlait tant bien que mal le français et l’allemand, jouait un peu de piano, et, par-dessus le marché, salait admirablement les concombres. – C’est dans la société de cette institutrice, de sa tante et d’une vieille servante, nommée Wassiliewna, que Théodore passa quatre longues années. – Il arrivait parfois que le pauvre enfant se nichait dans un coin avec son livre à devises sur les genoux, et restait là des heures entières dans la petite chambre basse, embaumée par les géraniums, éclairée par une pauvre chandelle ; le grillon faisait entendre son cri monotone, comme si, lui aussi, souffrait de l’ennui, le balancier de la petite pendule frappait régulièrement les secondes, une souris cachée dans l’ombre rongeait et grattait la tapisserie, et les trois vieilles filles, semblables aux trois Parques, agitaient vivement et en silence les aiguilles de leur tricot : l’ombre de leurs bras courait ou tremblait sur le mur, dans la demi-teinte, et d’étranges visions traversaient le cerveau de l’enfant. Personne n’aurait vu en lui un être intéressant. Il était pâle, mais gros, mal bâti et gauche, un vrai moujik, au dire de Glafyra Pétrowna ; sa pâleur eût bien vite disparu si on lui avait fait plus souvent respirer le grand air. Il apprenait passablement, quoiqu’il eût souvent des accès de paresse ; jamais il ne pleurait ; mais en revanche il manifestait parfois un entêtement sauvage ; dans ces moments-là, personne ne pouvait en venir à bout. – Théodore n’aimait personne de tous ceux qui l’entouraient… Malheur à celui dont le cœur n’a pas aimé dès l’enfance ! Ivan Pétrovitch trouva son fils tel que nous venons de le dépeindre, et, sans perdre de temps, il se mit à lui appliquer son système.

– Avant tout, disait-il à Glafyra Pétrowna, je veux en faire un homme, et pas seulement un homme, mais un Spartiate.

Et, pour réaliser ce beau projet, Ivan Pétrovitch commença par habiller son fils à la mode écossaise. On vit ce petit bonhomme de douze ans se promener les jambes nues, une plume de coq à son béret ; la vieille fille suédoise fut remplacée par un jeune Suisse passé maître dans la gymnastique ; la musique fut abandonnée à jamais, comme occupation indigne d’un homme ; les sciences naturelles, le droit international, les mathématiques, la menuiserie, pour se conformer aux préceptes de Jean-Jacques Rousseau, et le blason, pour entretenir chez lui les sentiments chevaleresques : telles furent les études auxquelles devait se livrer le futur Spartiate. On le réveillait à quatre heures du matin, on lui versait de l’eau glacée sur le corps, on le faisait courir à la corde autour d’un poteau ; il ne mangeait qu’une fois par jour, d’un seul plat, montait à cheval et tirait de l’arbalète ; à l’exemple de son père, il s’exerçait à la force de caractère quand l’occasion s’en présentait, et tous les soirs il faisait le compte rendu de la journée et de ses impressions personnelles. – Ivan Pétrovitch, de son côté, lui écrivait des instructions en français, dans lesquelles il l’appelait mon fil et lui disait vous. – Théodore tutoyait son père quand il lui adressait la parole en russe, mais n’osait s’asseoir en sa présence. Ce système brouilla définitivement les idées du jeune garçon, et le rendit presque imbécile ; mais ce nouveau genre de vie eut du moins une influence heureuse sur sa santé ; Théodore débuta par une fièvre chaude ; il s’en remit vite et devint bientôt un gaillard vigoureux. Son père en était fier et l’appelait, dans son étrange langage : « Le fils de la nature, mon œuvre, ma création. » – Quand Théodore eut atteint sa seizième année, son père se fit un devoir de lui inspirer à l’avance le mépris de la femme, – et le jeune Spartiate, avec son âme craintive et le premier duvet sur la lèvre, plein de sève, de force et de passion, s’étudiait déjà à paraître indifférent, froid et brutal.

Mais le temps marchait à grands pas. – Ivan Pétrovitch passait la majeure partie de l’année à Lavriki (c’était sa principale propriété héréditaire), et durant l’hiver allait seul à Moscou, où il habitait à l’hôtel. Il fréquentait assidûment le club, pérorait, exposait ses plans dans les salons et se posait plus que jamais en anglomane, en mécontent, en homme politique. Survint l’année 1825 et les maux qui l’accompagnèrent. Les plus proches voisins, les amis d’Ivan Pétrovitch furent en proie à de cruelles tribulations. Ivan Pétrovitch se hâta de se retirer à la campagne et s’enferma dans son domaine. Il passa ainsi une année, puis tout à coup il sentit ses forces l’abandonner : sa santé avait disparu. Dès lors, le libre penseur se mit à fréquenter les églises, à faire chanter des Te Deum. L’anglomane d’autrefois s’adonnait maintenant aux bains russes, dînait à deux heures, se couchait à neuf, et s’endormait au bavardage de son maître d’hôtel ; l’homme politique avait brûlé tous ses plans, toute sa correspondance ; il tremblait en présence du gouverneur et faisait des avances à l’ispravnick ; l’homme à la volonté de fer se plaignait et gémissait quand il avait un bouton, ou quand on lui servait son potage froid. – Glafyra Pétrowna s’empara de nouveau du gouvernail, et, par l’escalier de service, les moujiks, ainsi que les différentes autorités du village, recommencèrent leurs pèlerinages vers la « vieille sorcière. » C’était le nom que lui avaient donné ses domestiques.

Théodore fut vivement frappé du brusque changement qui s’était opéré chez son père. Il entrait alors dans sa dix-neuvième année, et commençait à réfléchir, à secouer enfin le joug de cette main qui avait si longtemps pesé sur lui ; il avait même, avant cette époque, remarqué une certaine inconséquence entre les discours et les actes paternels, entre ses théories si larges, si libérales, et son despotisme étroit ; mais il ne s’attendait pas à une si soudaine transformation. Le vieillard égoïste se montra à nu tout d’un coup. Le jeune Lavretzky se préparait à partir pour Moscou, afin de s’y préparer aux cours de l’Université, quand un nouveau malheur, plus inattendu que les autres, vint frapper Ivan Pétrovitch : il devint aveugle du jour au lendemain, et sans espoir de guérison.

Il n’avait pas grande foi dans l’habileté des médecins russes et tâcha d’obtenir la permission de passer la frontière. – Sa demande fut rejetée. – Alors, il prit son fils avec lui, et, pendant trois ans, il explora la Russie, allant d’un médecin à l’autre, voyageant de ville en ville, et réduisant, par son impatience et sa faiblesse de caractère, son fils, ses médecins et ses gens au désespoir. Quand il revint enfin à Lavriki, ce n’était plus qu’un enfant pleurnicheur et capricieux. – Une série de tristes et pénibles journées commença alors : chacun eut à souffrir des manies du vieillard. – Ivan Pétrovitch s’apaisait seulement pendant son dîner ; jamais il n’avait mangé avec autant de voracité ; le reste du temps, il ne laissait de repos ni à lui, ni aux autres. Il priait Dieu, murmurait contre le sort, médisait de la politique, de son système, de tout ce qui faisait naguère son orgueil et l’objet de ses croyances, de tout ce qu’il avait donné en exemple à son fils ; il répétait sans cesse qu’il ne croyait à rien, et puis recommençait ses prières ; il ne supportait pas un instant de solitude et exigeait qu’on lui tînt sans cesse compagnie, la nuit comme le jour, auprès de son fauteuil ; qu’on lui fît, pour le distraire, des récits qu’il interrompait à chaque instant par des exclamations de cette espèce : « Quels contes faites-vous là ? Quelles sottises ! » – Glafyra Pétrowna était plus que personne sa victime ; il ne pouvait décidément s’en passer, et elle se soumit jusqu’à la fin à tous les caprices du malade, quoiqu’elle n’osât pas toujours lui répondre d’abord, pour ne point trahir, par le son de sa voix, la colère qui l’étouffait. Il languit ainsi deux ans encore, et mourut dans les premiers jours de mai, au moment où l’on venait de le transporter sur le balcon pour le placer au soleil. « Glafyra, Glacha, du bouillon, vite du bouillon, vieille folle ! » murmura sa langue embarrassée ; et sans achever le dernier mot, il se tut pour toujours. – Glafyra Pétrowna, qui venait de s’emparer de la tasse de bouillon qu’apportait le maître d’hôtel, s’arrêta court, regarda fixement son frère, fit lentement un grand signe de croix et s’éloigna en silence ; Théodore, qui se trouvait à deux pas, ne dit rien non plus ; il s’appuya sur la balustrade du balcon et resta longtemps immobile, plongeant ses regards dans le jardin, tout embaumé, tout verdoyant, tout resplendissant des rayons dorés d’un soleil de printemps. Il avait alors vingt-trois ans. La vie s’ouvrait à présent devant lui.

XII

Le jeune Lavretzky, après avoir enterré son père, confia à l’éternelle, à l’immuable Glafyra Pétrowna, l’administration de ses propriétés et la surveillance de ses intendants, et partit pour Moscou, où l’appelait un sentiment mal défini, mais irrésistible. Il se rendait compte des défauts de son éducation et résolut de rattraper, autant que faire se pourrait, le temps perdu. – Durant les cinq dernières années, il avait beaucoup lu et vu un peu le monde ; bien des pensées se heurtaient dans sa tête ; plus d’un professeur eût envié peut-être quelques-unes de ses connaissances, et cependant il ignorait la plupart des éléments familiers à tout écolier. Lavretzky se sentait un être à part, ce qui lui ôtait toute liberté. L’anglomane avait rendu un bien mauvais service à son fils ; l’éducation capricieuse qu’avait reçue le jeune homme portait ses fruits. Longtemps, il s’était résigné à la tyrannie paternelle ; et quand, enfin, il eut compris son père, le mal était fait, les habitudes étaient prises, enracinées ; – il ne savait pas vivre avec les hommes, et, à vingt-trois ans, le cœur plein de trouble et d’une ardente soif d’aimer, il n’avait pas encore osé lever les yeux sur une femme. Il aurait fallu, avec son esprit clair et sain, mais pesant, avec sa tendance à l’entêtement, à la contemplation, à la paresse, qu’il fut jeté de bonne heure dans le tourbillon de la vie, et, au contraire, on l’avait circonscrit dans un isolement factice. – Quand le cercle magique fut rompu, il resta cloué à la même place, immobile et comme replié sur lui-même. – À son âge, il paraissait étrange qu’il endossât l’habit d’étudiant ; mais il ne craignait pas la raillerie ; son éducation spartiate avait eu cela de bon, qu’elle l’avait rendu indifférent au qu’en dira-t-on, et il revêtit l’uniforme sans sourciller. Ce fut du côté des sciences physiques et mathématiques qu’il dirigea ses études. Silencieux, robuste et barbu, il produisait une impression singulière sur ses camarades ; comment ces jeunes gens se seraient-ils doutés que, sous l’enveloppe grave de cet homme, qui suivait si assidûment les cours de l’Université, se cachait le cœur d’un enfant ? Pour eux, il n’était qu’un pédant original, avec lequel ils ne se souciaient guère de lier connaissance ; lui, de son côté, les évitait. Durant les deux premières années qu’il passa à l’Université, Lavretzky ne fit société qu’avec un seul étudiant, qui lui donnait des leçons de latin. Cet étudiant, du nom de Michalewitch, grand enthousiaste et poëte, se prit, pour Lavretzky, d’une vive affection, et devint bientôt la cause fortuite d’un grand changement dans son existence.

À cette époque, le célèbre acteur Motchaloff était à l’apogée de sa gloire, et Lavretzky ne perdait aucune de ses représentations. Un soir qu’il était au spectacle, il vit une jeune fille dans une loge du premier rang ; bien que toute femme qui passait près de sa sombre personne le fît habituellement tressaillir, jamais il n’avait ressenti une pareille impression. La jeune fille était immobile, appuyée sur le velours de sa loge ; la vie et la jeunesse animaient les traits gracieux de son visage un peu brun ; l’intelligence pétillait dans ses beaux yeux, dont les regards doux et attentifs s’abritaient sous la frange de leurs longs cils ; elle se révélait dans le piquant sourire de ses lèvres expressives, dans la pose même de sa tête, de ses bras, de son cou. Elle avait une toilette charmante. Auprès d’elle, était assise une femme d’environ quarante-cinq ans, décolletée, la tête coiffée d’une toque noire, souriant niaisement et d’un air préoccupé. Au fond de la loge, s’épanouissait, d’un air majestueux, un homme enveloppé dans une vaste redingote et dans sa haute cravate. L’expression de ses petits yeux était à la fois insinuante et soupçonneuse ; il avait la moustache et les favoris teints, un énorme front insignifiant, et des joues chiffonnées : tout trahissait en lui un général en retraite.

Lavretzky ne détachait pas son regard de la jeune fille, quand, soudain, la porte de la loge s’ouvrit pour laisser entrer Michalevitch. – L’apparition de cet homme – le seul pour ainsi dire qu’il connût à Moscou – auprès de la jeune fille qui venait d’absorber si vivement son attention, parut à Lavretzky un fait étrange et significatif. – En continuant de regarder la loge, il remarqua que toutes les personnes qui s’y trouvaient semblaient traiter Michalevitch en vieille connaissance. – Ce qui se passait sur la scène cessa d’intéresser Lavretzky : Motchaloff lui-même, fort en train ce soir-là, ne produisit pas sur lui son habituelle impression. – À un endroit très-pathétique de la pièce, Lavretzky se tourna involontairement vers la jeune fille : elle s’était penchée en avant ; son visage était en feu. Sous l’influence de ce regard tendu du jeune homme, les yeux de la jeune fille, fixés sur la scène, s’abaissèrent lentement vers lui. Toute la nuit il vit ces yeux. – La digue, si habilement construite, s’était enfin rompue : il tremblait, il suffoquait, et, le lendemain, il alla trouver Michalevitch. – Il apprit de son ami que cette belle fille s’appelait Varvara Pavlowna Korobyne, que les deux personnes assises dans la loge étaient son père et sa mère, et que Michalevitch avait noué connaissance avec eux depuis un an environ, durant le séjour qu’il avait fait comme instituteur chez le comte N***, leur voisin de campagne. – Le poëte parlait de Varvara Pavlowna avec de grands éloges.

– Ah ! mon ami, s’écria-t-il avec un accent saccadé et chantant qui lui était propre, cette jeune fille est un être étonnant ; elle a le feu sacré, c’est une nature d’artiste dans toute la force du terme ; et puis, elle est si bonne !

Les questions multipliées de Lavretzky firent remarquer à son ami l’impression que Varvara Pavlowna avait produite sur son esprit ; il lui proposa de le présenter, ajoutant qu’il était l’ami de la maison, que le général n’était pas un homme orgueilleux, et que la vieille mère n’était bonne qu’à manger du foin. Lavretzky rougit, balbutia quelque chose d’inintelligible et s’enfuit. – Il lutta contre sa timidité pendant cinq jours ; le sixième jour, le jeune Spartiate endossa un habit neuf et se remit entre les mains de Michalevitch ; celui-ci, étant pour ainsi dire de la maison, se borna à donner un coup de main à sa coiffure, et tous deux se rendirent chez les Korobyne.

XIII

Le père de Varvara Pavlowna, Pavel Petrowitch Korobyne, était un major-général en retraite. Il avait passé sa vie à Saint-Pétersbourg, au service ; et avait eu dans sa jeunesse la réputation d’un bon officier et d’un habile danseur. N’ayant point de fortune, il dut se résigner longtemps aux fonctions d’aide de camp près de deux ou trois généraux de peu de renom, et finit par épouser la fille de l’un d’eux, qui lui apporta en dot environ vingt mille roubles. Il avait étudié, jusque dans leurs plus intimes secrets, les combinaisons transcendantes des manœuvres militaires, et, après vingt-cinq ans de cet intelligent métier, il était devenu général. Mis à la tête d’un régiment, il aurait pu se reposer et arrondir doucement sa fortune, comme il en avait conçu depuis longtemps l’espoir ; mais il voulut aller trop vite.

Il avait imaginé un nouveau système, sûr et prompt, de faire prospérer à son profit l’argent de la couronne. – Ce moyen, à ce qu’il paraît, était excellent, mais l’inventeur ne sut pas être généreux à propos ; il fut dénoncé, et ce ne fut pas seulement une affaire désagréable ; il en résulta une très-vilaine histoire. Le général en sortit tant bien que mal et non sans peine. – Sa carrière militaire était perdue. On l’invita à quitter le service. – Pendant deux ans, il continua d’habiter Saint-Pétersbourg dans l’attente d’une place civile bien lucrative ; la place n’arriva pas. Sa fille venait de quitter l’institut ; les dépenses augmentaient chaque jour… Le général résolut, bien à regret, d’adopter la vie à bon marché de Moscou. Il loua, dans la vieille rue des Écuries, une maison petite et basse décorée d’un écusson armorié d’une toise de haut, sur le toit, et commença la vie de général en retraite en Russie, avec un revenu de 2,750 roubles d’argent par an.

Moscou est une ville éminemment hospitalière ; le premier venu y trouve bon accueil : comment un général n’y aurait-il pas été bien reçu ? La grosse et martiale figure de Pavel Petrowitch surgit bientôt dans les premiers salons de la capitale. Son front chauve, les rares mèches de ses cheveux teints, son cordon de Sainte-Anne sale et flétri, sa cravate aile de corbeau, tout cela fut bientôt connu de ces jeunes gens pâles qui flânent tristement entre les tables de jeu pendant la danse. – Pavel Petrowitch sut parfaitement se poser dans la société ; il parlait peu, en nasillant légèrement, par ancienne habitude militaire, excepté devant ses supérieurs ; il jouait aux cartes avec prudence, mangeait modérément à la maison, et comme six chez les autres. Il n’y a presque rien à dire de sa femme ; elle se nommait Calliopa Carlowna ; son œil gauche pleurait toujours, en vertu de quoi Calliopa Carlowna, étant d’origine allemande, se croyait une femme sensible ; elle avait constamment l’air inquiet et craintif, portait des robes de velours collantes, des toques et des bracelets d’or mat et soufflé. – Leur fille unique, Varvara Pavlowna, avait dix-huit ans quand elle avait quitté l’institut de ***, où elle passait pour l’élève la plus intelligente, sinon la plus belle, et la musicienne la plus accomplie ; on lui avait même octroyé la distinction du chiffre. Elle n’avait pas encore dix-neuf ans quand Lavretzky la vit pour la première fois.

XIV

Les jambes du Spartiate tremblaient sous lui quand il fut présenté par son ami dans le triste salon des Korobyne. Ce premier sentiment de crainte se dissipa bientôt ; la bonhomie naturelle des Russes s’augmentait chez le général de ses manières d’être, pleines de cette obséquiosité particulière aux gens un peu tarés. Sa femme, c’est à peine si on la remarquait ; quant à la jeune fille, elle était affable avec tant d’assurance, que chacun devant elle se trouvait à son aise et pour ainsi dire chez soi. Toute sa gracieuse personne, ses yeux souriants, ses épaules arrondies, ses mains d’un rose mat, sa démarche nonchalante, le son languissant de sa voix, tout cela révélait un charme encore pudique, difficile à exprimer, mais qui répandait certain parfum de volupté et faisait naître des sentiments qui ne ressemblaient en rien à ceux de la timidité.

Lavretzky parla du théâtre et de la représentation de la veille ; elle dirigea aussitôt la conversation sur le talent de Motchaloff, et, sans s’en tenir aux exclamations et aux soupirs, elle formula quelques jugements justes et qui marquaient un esprit féminin très-subtil. Michalevitch parla musique ; elle, sans affectation, se mit au piano et joua quelques mazurkas de Chopin, qui commençait alors à être à la mode. – Vint l’heure du dîner ; Lavretzky voulut se retirer, mais on le retint ; à table, son hôte le régala d’un excellent laffitte, que le domestique du général courut acheter chez Depret. – Lavretzky rentra chez lui fort tard dans la soirée ; il resta longtemps assis sans se déshabiller, la main posée sur les yeux, immobile, ravi. – Il lui semblait que, de ce jour seulement, il commençait à comprendre ce qui fait la valeur de la vie ; tous ses plans, toutes ses résolutions, tout ce vide et ce néant d’autrefois disparurent soudain ; tout son être se concentra dans un sentiment unique : le désir, un désir effréné de bonheur, de possession, d’amour, du doux amour d’une femme. À compter de ce jour, il fit de fréquentes visites aux Korobyne. Six mois après, il formula sa déclaration à Varvara Pavlowna et demanda sa main. Sa requête fut bien accueillie ; le général s’était depuis longtemps, si ce n’est même dès la première visite de Lavretzky, enquis auprès de son ami du nombre de ses âmes ; Barbe elle-même, tout en conservant sa sérénité et son égalité d’humeur, durant tout le temps des assiduités du jeune homme, et peut-être au moment où il lui ouvrait son cœur, Barbe n’avait pas un instant perdu de vue la fortune du prétendant.

– Meine Tochter macht eine schœne Partie (ma fille fait un beau mariage), se dit Calliopa Carlowna.

Et elle s’acheta un nouveau béret.

XV

La demande du jeune homme ne fut pas agréée sans qu’on y mît certaines conditions. – En premier lien, Lavretzky dut quitter l’Université ; qui donc épouse un étudiant ? et, d’ailleurs, n’était-ce point une pensée saugrenue que de suivre les cours à vingt-six ans, comme un écolier, quand on était riche et propriétaire ? – En second lieu, Varvara Pavlowna prit elle-même la peine de commander le trousseau et d’acheter les cadeaux de noces. Elle avait un grand sens pratique, beaucoup de goût, un vif amour du confort et une parfaite habileté à se le ménager. – Lavretzky fut surtout émerveillé de cette habileté, quand, deux ou trois jours après son mariage, il partit pour Lavriki avec sa jeune femme dans une voiture de voyage, élégante et commode, dont elle avait fait l’acquisition. – Comme tout y avait été prévu !

Les poches de la voiture étaient pleines de beaux nécessaires, de cafetières et de mille autres jolis meubles. Et comme Varvara Pavlowna préparait avec grâce le déjeuner du matin ! – Lavretzky n’était d’ailleurs pas alors en train d’observer : il nageait dans le bonheur et s’y plongeait comme un enfant. N’était-il pas innocent comme un enfant, ce jeune Alcide ?… Ce n’était pas en vain que toute la personne de la jeune femme répandait autour d’elle ce charme indescriptible ; ce n’était pas en vain qu’elle semblait recéler tant de trésors de tendresse ; elle tint plus que ses promesses.

À son arrivée à Lavriki, au cœur de l’été, elle trouva la maison triste et malpropre, les serviteurs vieux et ridicules ; mais elle se garda bien d’en souffler mot à son mari. – Si elle avait eu l’intention de s’établir à Lavriki, elle y eût tout changé, en commençant naturellement par la maison ; mais l’idée de s’enfermer dans ce petit coin obscur ne lui vint pas un instant à l’esprit ; elle l’habitait comme on habite une tente, se résignant à tous les inconvénients de sa demeure passagère et trouvant moyen d’en rire. Marpha Timoféevna vint voir son élève d’autrefois : elle plut beaucoup à Varvara Pavlowna, mais celle-ci ne plut guère à la vieille dame. La jeune maîtresse de maison ne réussit pas mieux avec Glafyra Pétrowna ; elle l’eût volontiers laissée en repos, mais le général son père avait envie de mettre la main dans les affaires de son gendre. Il n’y a rien de malséant, disait-il, même pour un général, à administrer la fortune d’un si proche parent. Il nous est permis de supposer que Pavel Petrowitch n’eût pas dédaigné de s’occuper des propriétés d’un homme qui lui aurait été complétement étranger ! s’il en eût trouvé l’occasion. Varvara Pavlowna conduisit son plan d’attaque d’une manière fort habile ; sans trop s’avancer et toute plongée en apparence dans les délices de la lune de miel et les douceurs de la vie champêtre, tout occupée de musique et de lectures, elle mena les choses à ce point que Glafyra Pétrowna, un beau matin, se précipita comme une folle dans la chambre de son neveu, jeta le trousseau de ses clefs sur une table, et lui annonça qu’elle n’avait plus la force de s’occuper du ménage, qu’elle allait quitter la maison. – Lavretzky, dûment préparé à cette scène, consentit tout de suite au départ de sa tante. Glafyra Pétrowna ne s’attendait point à pareille réponse :

– C’est bon, – dit-elle.

Et son regard s’assombrit.

– Je vois que je suis de trop, continua-t-elle ; je sais qui me chasse d’ici, de mon nid paternel. Mais souviens-toi de mes paroles, mon neveu, tu ne feras non plus ton nid nulle part, tu erreras d’un endroit à l’autre toute ta vie, c’est là ma bénédiction.

Elle se retira ce même jour dans sa petite propriété, et au bout d’une semaine on vit arriver le général Korobyne, qui prit aussitôt les rênes du gouvernement, en se donnant des airs mélancoliques dans le regard et dans les allures.

Au mois de septembre, Barbe emmena son mari à Pétersbourg. Elle y passa deux hivers, – l’été elle habitait Zarskoé Sélo, – dans un délicieux appartement meublé avec élégance et recherche ; le jeune ménage fit beaucoup de connaissances dans la bonne et même dans la plus haute société de Pétersbourg. Ils sortaient beaucoup, recevaient volontiers et donnaient de charmantes soirées musicales et dansantes. Barbe attirait les visiteurs comme le feu attire les papillons. Cette vie de distractions continuelles n’était pas tout à fait du goût de Lavretzky. Sa femme l’engageait à prendre du service, mais lui, soit respect des sentiments paternels, soit convictions personnelles, ne voulait pas servir, et restait à Pétersbourg pour complaire à sa femme. Cependant il s’aperçut bientôt que personne ne l’empêchait de s’isoler, que ce n’était pas en vain qu’on lui avait arrangé le cabinet le plus confortable de tout Pétersbourg ; il remarqua que sa femme, toujours pleine d’attentions pour lui, était prête à lui faciliter ses heures de retraite et d’étude, et dès lors tout alla à merveille. Il se remit de plus belle à son éducation inachevée, à ce qu’il croyait, il recommença ses lectures et se prit à étudier l’anglais. Étrange spectacle que celui de cet homme robuste, aux larges épaules, toujours courbé sur son bureau, avec son visage rond, coloré et couvert d’une barbe épaisse, enseveli dans les papiers ou dans les livres ! Il passait toutes ses matinées au travail ; il mangeait bien, – sa femme était une maîtresse de maison accomplie, – et le soir il entrait dans ce monde enchanté, parfumé, brillant, tout peuplé de figures jeunes et souriantes, ce monde dont sa femme était le centre, le pivot. Barbe donna un fils à son mari, l’enfant ne vécut que quelques mois ; il mourut au printemps, et pendant l’été, Lavretzky, de l’avis des médecins, emmena sa femme aux eaux à l’étranger. Les distractions lui étaient nécessaires après le chagrin qu’elle venait d’éprouver, et l’état de sa santé réclamait d’ailleurs un climat plus doux. Le jeune couple passa l’été et l’automne en Allemagne et en Suisse ; l’hiver les vit à Paris, comme on devait s’y attendre. Varvara Pavlowna ne tarda pas à se remettre entièrement, et elle embellit beaucoup.

À Paris, elle sut faire son nid aussi vite, aussi habilement qu’à Pétersbourg. Elle avait un intérieur très-coquet, dans l’une des rues les plus tranquilles et les plus fashionables de la capitale. Elle fit faire à son mari une robe de chambre comme il n’en avait encore jamais porté ; elle prit à son service une femme de chambre élégante, une excellente cuisinière, un laquais des plus alertes, – se donna une charmante voiture, un délicieux piano. Une semaine s’était à peine écoulée, que déjà elle traversait la rue, portait son châle, ouvrait son ombrelle et mettait ses gants comme une vraie Parisienne.

Elle ne tarda pas non plus à se former un cercle de connaissances ; – d’abord il ne se composa guère que de Russes ; ensuite on y vit paraître des Français, aimables et polis, des célibataires, gens aux belles manières et portant des noms sonores. Ils parlaient tous avec animation et volubilité, saluaient avec grâce et faisaient les doux yeux, montraient leurs dents blanches entre des lèvres roses. Comme ils savaient sourire ! – Chacun d’eux amenait ses amis, et bientôt la belle madame de Lavretzky fut connue de la Chaussée-d’Antin à la rue de Lille. – À cette époque (ces événements se passaient en 1836), on n’avait pas encore vu se répandre cette race de journalistes et de chroniqueurs qui fourmille partout à présent ; cependant on remarquait dans le salon de Varvara Pavlowna un certain M. Édouard, d’un extérieur peu avenant, d’une réputation détestable, servile et insolent à la fois, comme tous les duellistes et les hommes souffletés. Ce M. Édouard déplaisait beaucoup à Varvara Pavlowna, mais elle le recevait, car il écrivait dans quelques journaux, et parlait continuellement d’elle, la nommant tantôt madame de Ltzky, tantôt madame de ***, cette grande dame russe si distinguée, qui demeure rue de P… ; il racontait à tout l’univers, c’est-à-dire à quelques centaines d’abonnés qui ne s’intéressaient guère à madame de Ltzky, combien cette dame, une vraie Française par l’esprit (les Français ne connaissent pas de plus grand éloge), était aimable et charmante, qu’elle possédait en musique un talent hors ligne et valsait à ravir. Varvara Pavlowna valsait en effet de manière à entraîner tous les cœurs dans les ondulations de sa robe vaporeuse. En un mot, il répandait sa renommée dans le monde, ce qui est toujours assez flatteur. Mademoiselle Mars avait déjà quitté la scène, sur laquelle n’avait point encore paru mademoiselle Rachel ; néanmoins, Barbe allait fort souvent au spectacle. La musique italienne l’enchantait ; les ruines d’Odry la faisaient rire ; elle bâillait de la façon la plus convenable à la Comédie-Française, et pleurait en voyant madame Dorval dans les drames ultra-romantiques. Mais, ce qui avait encore plus de prix à ses yeux, Liszt avait joué deux fois chez elle et avait été d’une amabilité, d’une simplicité charmantes ! – Vers la fin de cet hiver, passé si agréablement, Varvara Pavlowna avait même été présentée à la cour. Fœdor Ivanowitch, de son côté, ne s’ennuyait pas ; cependant, sa vie lui paraissait quelquefois bien lourde, – lourde par sa frivolité même. Il lisait les journaux, suivait les cours de la Sorbonne et du Collége de France, écoutait les discussions des Chambres, et avait entrepris la traduction d’un ouvrage scientifique fort connu, sur les irrigations.

– Je ne perds pas mon temps, se disait-il, tout cela est utile ; mais il faut absolument que je retourne en Russie pour l’hiver prochain, et que je me mette à l’œuvre.

Savait-il bien précisément lui-même en quoi consistait cette œuvre, et s’il pourrait de sitôt retourner en Russie ? En attendant, il devait partir avec sa femme pour Baden-Baden. Un événement inattendu vint renverser tous ses projets.

XVI

En entrant un jour dans le cabinet de Barbe, en son absence, Lavretzky vit à terre un petit papier soigneusement plié. Il le ramassa, le déplia machinalement, et lut les lignes suivantes écrites en français :

« Betty, mon cher ange (je ne puis me décider à te nommer ni Barbe, ni Varvara), je t’ai attendue en vain au coin du boulevard. – Viens demain à une heure et demie dans notre petit logement. À cette heure-là, ton gros bonhomme de mari est ordinairement absorbé dans ses livres. – Nous chanterons de nouveau cette romance de votre poëte Pouschkine que tu m’as apprise : Vieux mari, mari farouche. Mille baisers sur tes mains et tes jolis pieds. Je t’attends.

« ERNEST. »

Lavretzky ne comprit pas tout d’abord ce qu’il avait lu, – il le lut une seconde fois, et la tête lui tourna. – Il sentait le parquet se dérober sous ses pieds, comme le pont d’un vaisseau ballotté par les vagues. Tout à coup il poussa un cri ; il étouffait ; – des larmes jaillirent de ses yeux. Sa raison s’égarait. Il avait en sa femme une confiance si absolue ! L’idée qu’elle pouvait le tromper ne s’était jamais présentée à son esprit. Cet Ernest, l’amant de sa femme, un joli blondin de vingt-trois ans, était, avec ses petites moustaches et son nez retroussé, l’être le plus nul de toutes ses connaissances. Quelques minutes, une demi-heure même, se passèrent ainsi. Lavretzky se tenait toujours à la même place, froissant dans sa main le fatal billet et fixant à terre un regard éperdu ; il lui semblait voir, à travers un sombre tourbillon, tournoyer de pâles figures ; il se sentait défaillir ; le sol fuyait sous ses pieds et il se sentait glisser dans un abîme.

Le frôlement bien connu d’une robe de soie le tira de sa torpeur. Varvara Pavlowna, coiffée de son chapeau et son châle sur les épaules, rentrait précipitamment de la promenade. Lavretzky tressaillit et s’enfuit ; – il sentait qu’en ce moment il était capable de la déchirer, de l’assommer avec la rage d’un moujik, de l’étrangler de ses propres mains. Varvara Pavlowna, toute surprise, voulut l’arrêter ; il put à peine murmurer : « Betty » et se précipita hors de la maison.

Lavretzky se jeta dans une voiture et se fit conduire hors de la ville. Il erra le reste du jour et toute la nuit jusqu’au matin, – s’arrêtant sans cesse et se tordant les mains ; tantôt il était comme fou, tantôt il éprouvait des accès d’absurde gaieté. Vers le matin, se sentant pénétrer par le froid, il entra dans une méchante auberge de faubourg, demanda une chambre et s’assit auprès d’une fenêtre. Un bâillement nerveux le saisit. Il pouvait à peine se tenir sur ses jambes, et ne sentait pas la fatigue, bien que son corps en fût accablé. Il restait assis, regardait devant lui, et ne comprenait rien ; – il ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, pourquoi il se trouvait seul, les membres engourdis, la bouche amère, la poitrine oppressée, dans une chambre vide et inconnue ; il ne comprenait pas ce qui avait pu la porter – elle, sa Varinka, à se donner à ce faquin, – et comment elle avait pu, se sentant coupable, affecter ce calme, lui prodiguer les mêmes caresses, lui témoigner la même confiance ! « Je n’y comprends rien, murmuraient ses lèvres desséchées. Que sais-je si déjà à Pétersbourg… ? » Et il s’interrompait, et il se remettait à bâiller en frissonnant, en allongeant ses membres. Les souvenirs riants ou tristes le torturaient également ; il se rappelait tout à coup que peu de jours auparavant elle s’était mise au piano en présence d’Ernest et sous ses propres yeux, et qu’elle avait chanté : « Vieux mari, mari farouche. » Il se rappelait l’expression de son visage, l’éclat étrange de ses yeux, la rougeur de ses joues, – et il se soulevait de sa chaise, voulait courir vers eux et leur dire : « Vous avez eu tort de jouer avec moi. – Mon aïeul était impitoyable avec ses paysans et mon grand-père était paysan lui-même. » – Puis il les aurait immolés tous deux. Il lui semblait ensuite que tout ce qui lui arrivait était un rêve, – une folle hallucination, – qu’il n’avait qu’à se secouer et qu’à regarder autour de lui pour la faire évanouir. Mais le chagrin s’enfonçait de plus en plus dans son cœur, comme la serre du vautour dans les chairs de sa proie. Pour comble de malheur, Lavretzky, dans quelques mois, espérait être père. Le passé, l’avenir, toute sa vie était empoisonnée. Il rentra enfin dans Paris, descendit dans un hôtel, et envoya à Varvara Pavlowna le billet de M. Ernest avec la lettre suivante :

« Le petit papier ci-joint vous expliquera tout. À ce propos je me permettrai de vous dire que je n’ai pas reconnu votre prudence habituelle : peut-on laisser traîner des papiers de cette importance ? (Cette phrase, le pauvre Lavretzky l’avait préparée et caressée pendant plusieurs heures.) Je ne puis plus vous revoir ; je ne crois pas que vous le désiriez plus que moi. Je vous fixe 15,000 francs de pension, – je ne puis vous donner davantage. – Envoyez votre adresse à la caisse de mes biens. Faites ce que vous voulez. Vivez où bon vous semblera. Soyez heureuse. Une réponse serait inutile. »

Tout en disant à sa femme de ne pas lui écrire, Lavretzky attendait avec anxiété une réponse qui lui expliquât cette étrange aventure. Barbe lui expédia le même jour une longue lettre écrite en français, qui lui porta le dernier coup ; – les doutes qui lui restaient s’évanouirent, et il eut honte d’en avoir conservé. Varvara Pavlowna ne se justifiait pas ; elle désirait seulement le voir et le suppliait de ne pas la condamner d’une manière irrévocable. La lettre était froide et guindée, quoiqu’on vît en plusieurs endroits des traces de larmes. Lavretzky sourit amèrement et fit répondre par le messager que c’était bien. Trois jours après, il n’était plus à Paris ; mais, au lieu de retourner en Russie, il avait pris le chemin de l’Italie. Lui-même ne savait pas pourquoi il avait choisi cette contrée plutôt qu’une autre ; que lui importait le lieu, pourvu qu’il n’eût pas à retourner chez lui ? Il envoya à son intendant des ordres concernant la pension de sa femme, lui enjoignant en même temps de recevoir aussitôt, des mains du général Korobyne, la direction de toutes ses affaires, sans attendre que ses comptes fussent rendus, et de prendre ses mesures pour le départ de Son Excellence. – Il se représentait le trouble, la dignité blessée du général congédié, et, en dépit de son propre malheur, il en éprouvait une sorte de joie haineuse. – Il écrivit aussi à Glafyra Pétrowna, la priant de retourner à Lavriki, et lui envoya une procuration ; mais Glafyra Pétrowna ne retourna pas à Lavriki et fit publier elle-même dans les journaux que la procuration était nulle et non avenue, ce qui du reste était complétement inutile.

Retiré dans une petite ville d’Italie, Lavretzky ne put renoncer à suivre les mouvements de sa femme. Les journaux lui apprirent que, suivant son ancien projet, elle avait quitté Paris pour Baden. Son nom parut bientôt dans un article signé de ce même M. Édouard : on y voyait percer, à travers l’enjouement habituel du style, certaine commisération affectueuse qui fit éprouver à Fœdor Ivanowitch un sentiment de dégoût. Il apprit ensuite qu’il était père d’une fille ; au bout de deux mois, son intendant lui annonça que Varvara Favlowna avait réclamé le premier trimestre de sa pension. Des bruits de plus en plus fâcheux commençaient à se répandre, et, enfin, tous les journaux se firent l’écho d’une histoire tragi-comique, où sa femme jouait un rôle peu honorable. C’en était fait : Varvara Pavlowna était devenue une célébrité.

Lavretzky cessa de s’occuper d’elle, mais il lui en coûta beaucoup. Il était quelquefois saisi d’un désir si ardent de la revoir, qu’il eût tout donné, qu’il lui eût pardonné peut-être, pour entendre encore sa voix caressante et sentir sa main dans les siennes. Cependant, le temps réclamait ses droits. Il n’était pas né pour souffrir ; – sa nature vigoureuse prit le dessus. Il s’expliqua alors bien des choses ; le coup même qui l’avait frappé ne lui semblait plus aussi imprévu ; il comprit sa femme. On ne connaît bien ceux avec lesquels on vit habituellement que lorsqu’on en est éloigné. Il put se remettre à l’étude, quoique ce ne fût plus avec la même ardeur ; le scepticisme auquel il était préparé, tant par l’expérience de sa vie que par l’éducation qu’il avait reçue, s’empara définitivement de son âme. Il devint indifférent à tout. Quatre ans se passèrent ainsi, et il se sentit alors la force de retourner dans sa patrie et de revoir les siens. Il ne s’arrêta ni à Pétersbourg, ni à Moscou, et arriva dans la ville d’O…, où nous l’avons laissé et où nous prions le lecteur bienveillant de retourner maintenant avec nous.

XVII

Le lendemain du jour dont nous avons parlé, Lavretzky entrait vers dix heures dans la maison Kalitine ; il rencontra Lise en chapeau et les mains gantées.

– Où allez-vous ? lui demanda-t-il.

– À la messe ; c’est dimanche aujourd’hui.

– Vous avez donc l’habitude d’aller à la messe ?

Lise le regarda avec étonnement, sans répondre.

– Pardonnez-moi, reprit Lavretzky ; ce n’est pas ce que je voulais dire. Je suis venu prendre congé de vous. – Je pars dans une heure pour la campagne.

– Ce n’est pas loin d’ici ? demanda Lise.

– À vingt-cinq werstes.

En ce moment, parut sur le seuil de la porte Lenotchka, accompagnée d’une servante.

– Vous ne nous oublierez pas, n’est-ce pas ? dit Lise en descendant les marches du perron.

– Ne m’oubliez pas non plus. Et puis…, écoutez, ajouta-t-il, vous allez à la messe, priez aussi pour moi.

Lise s’arrêta et se tournant vers lui :

– Volontiers, dit-elle en le regardant en face, je prierai aussi pour vous. – Allons, Lenotchka.

Au salon, Lavretzky trouva Maria Dmitriévna toute seule. Elle sentait l’eau de Cologne et la menthe, et elle disait avoir souffert de la tête et avoir passé une nuit agitée. Elle le reçut avec son amabilité langoureuse, et sa langue se délia peu à peu.

– N’est-ce pas, lui demanda-t-elle, que Vladimir Nikolaewitch est un jeune homme très-agréable ?

– Qui est ce Vladimir Nikolaewitch ?

– Mais Panchine, celui qui était ici hier. Vous lui avez beaucoup plu ; je vous dirai en secret, mon cher cousin, qu’il est amoureux fou de ma Lise. Eh bien, il est de bonne famille, il a une bonne place, de l’esprit, de plus il est gentilhomme de la chambre, et, si telle est la volonté de Dieu, moi, comme mère de famille, j’en serai ravie. Notre responsabilité est certainement bien grande ; le bonheur des enfants dépend des parents, et il faut avouer que, jusqu’ici, bien ou mal, c’est moi seule, telle que vous me voyez, qui ai élevé les enfants et me suis occupée de leur éducation. Dernièrement encore, j’ai fait venir une gouvernante de chez madame Bulous.

Maria Dmitriévna se lança dans l’énumération de ses soins, de ses efforts, de ses sentiments maternels. Lavretzky l’écoutait en silence, et tournait son chapeau dans ses mains ; son regard froid et pesant troubla la dame au milieu de son caquet.

– Et comment trouvez-vous Lise ? demanda-t-elle.

– Lisaveta Michailovna est une charmante jeune fille, répondit Lavretzky.

Puis il se leva, salua et entra chez Marpha Timoféevna. Maria Dmitriévna le suivit d’un regard mécontent : Quel loup de mer, quel rustre ! pensa-t-elle. Oh ! je m’explique maintenant que sa femme ne lui soit pas restée fidèle.

Marpha Timoféevna était établie dans sa chambre, entourée de son état-major, qui se composait de cinq êtres presque tous également chers à son cœur : un rouge-gorge savant, affligé d’un goître, qu’elle avait pris en affection depuis qu’il ne pouvait plus ni siffler, ni tirer son seau d’eau ; Roska, un petit chien craintif et doux ; Matros, un chat de la plus méchante espèce ; puis une petite fille brune et très-remuante, d’environ neuf ans, aux grands yeux et au nez pointu, qu’on appelait la petite Schourotschka[2] ; et enfin Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne âgée d’environ cinquante-cinq ans, affublée d’un bonnet blanc et d’une petite katzaveïka brune sur une robe de couleur sombre. La petite Schourotschka était de basse bourgeoisie et orpheline. Marpha Timoféevna l’avait recueillie chez elle par pitié, ainsi que Roska ; elle les avait trouvés dans la rue ; tous deux étaient maigres et affamés, tous deux trempés par la pluie d’automne ; personne ne réclama le petit chien ; quant à la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui n’avait pas de quoi manger lui-même, et qui battait sa nièce au lieu de la nourrir, la céda de grand cœur à la vieille dame. Enfin, Marpha Timoféevna avait fait la connaissance de Nastasia Karpovna dans un couvent, où elle était allée en pèlerinage. Elle plut à Marpha Timoféevna, parce qu’elle priait Dieu de bon appétit, selon la pittoresque expression de la bonne dame. Celle-ci l’avait abordée en pleine église et l’avait invitée à venir prendre une tasse de thé. Depuis ce jour, elles étaient devenues inséparables. Nastasia Karpovna était de petite noblesse, veuve et sans enfants ; elle avait le caractère le plus gai et le plus accommodant ; une tête ronde et grise, des mains blanches et douces, une figure avenante, malgré ses traits un peu gros et un nez épaté et de forme assez comique. Elle professait un culte pour Marpha Timoféevna, qui, de son côté, l’aimait infiniment, ce qui ne l’empêchait pas de la taquiner de temps en temps sur la sensibilité de son cœur : car elle avait un faible pour les jeunes gens, et la plaisanterie la plus innocente la faisait rougir comme une petite fille. Tout son avoir consistait en douze cents roubles assignats ; elle vivait aux frais de Marpha Timoféevna, mais sur un certain pied d’égalité ; Marpha Timoféevna n’aurait toléré aucune servilité auprès de sa personne.

– Ah ! Fédia, fit-elle, dès qu’elle aperçut Théodore, tu n’as pas vu ma famille hier soir ; admire-la maintenant. Nous voilà tous réunis pour le thé ; c’est le second, celui des jours de fête. Tu peux caresser tout le monde : seulement, la petite Schourotschka ne se laissera pas faire, et le chat t’égratignera. Tu pars aujourd’hui ?

– Aujourd’hui même. – Lavretzky s’assit sur une petite chaise basse. – J’ai déjà fait mes adieux à Maria Dmitriévna, j’ai même vu Lisaveta Michailovna.

– Tu peux la nommer Lise tout court, mon père[3], elle n’est pas Michailovna pour toi. Reste donc tranquille, tu vas casser la chaise de la petite Schourotschka.

– Je l’ai vue aller à la messe ; est-ce qu’elle est dévote ?

– Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes à nous deux.

– N’êtes-vous donc pas pieuse aussi ? dit Nastasia Karpovna en sifflotant. Si vous n’êtes pas encore allée à la première messe, vous irez à la dernière.

– Ma foi, non, tu iras toute seule ; je deviens trop paresseuse, ma mère ; je me gâte en prenant trop de thé.

Elle tutoyait Nastasia Karpovna, quoiqu’elle la traitât d’égale à égale, mais ce n’était pas pour rien qu’elle était une Pestoff. Trois Pestoff sont écrits sur le livre commémoratif de Jean le Terrible. Marpha Timoféevna le savait.

– Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitriévna vient de me parler de ce monsieur… Comment se nomme-t-il ? Panchine, je crois. Quel homme est-ce ?

– Dieu, quelle bavarde ! grommela Marpha Timoféevna. Je suis sûre qu’elle t’a dit, sous le sceau du secret, qu’il rôde en prétendu autour de sa fille. Ce n’est pas assez pour elle, à ce qu’il paraît, d’en chuchoter avec son fils de prêtre ; non, cela ne lui suffit pas. Rien n’est encore fait cependant, et grâce à Dieu ! mais il faut qu’elle bavarde.

– Et pourquoi grâce à Dieu ? demanda Lavretzky.

– Parce que le jeune homme ne me plaît pas ; il n’y aurait pas lieu de se réjouir.

– Il ne vous plaît pas ?

– Il ne peut pas séduire tout le monde. N’est-ce pas assez que Nastasia Karpovna en soit amoureuse ?

– Pouvez-vous dire cela ? s’écria la pauvre veuve tout effarée. Ne craignez-vous pas Dieu ?

Et une rougeur soudaine se répandit sur son visage et sur son cou.

– Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timoféevna ; il sait bien comment la captiver : il lui a fait cadeau d’une tabatière. Fédia, demande-lui une prise ; tu verras quelle belle tabatière ! Sur le couvercle est peint un hussard à cheval. Tu ferais bien mieux, ma chère, de ne pas chercher à te justifier.

Nastasia Karpovna ne se défendit plus que par un geste de dénégation.

– Plaît-il aussi à Lise ? demanda Lavretzky.

– Il paraît lui plaire. Du reste, Dieu le sait ! L’âme d’autrui, vois-tu, c’est une forêt obscure, surtout l’âme d’une jeune fille. Tiens, ne veux-tu pas approfondir le cœur de la petite Schourotschka ! Pourquoi donc se cache-t-elle et ne s’en va-t-elle pas depuis que tu es entré ?

La petite fille laissa échapper un éclat de rire contenu depuis longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva.

– Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe dans le cœur d’une jeune fille ?

Et il fit mine de se retirer.

– Eh bien, quand te reverrons-nous ? demanda Marpha Timoféevna.

– C’est selon, ma tante ; je ne vais pas bien loin.

– Oui, tu vas à Wassiliewskoé. Tu ne veux pas te fixer à Lavriki, – cela te regarde ; seulement va saluer la tombe de ta mère, et aussi celle de ta grand’mère. Tu as acquis tant de savoir à l’étranger ; et qui sait, pourtant ? peut-être sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es venu les voir. Et n’oublie pas, mon cher, de faire dire une messe pour le repos de l’âme de Glafyra Pétrovna. Voici un rouble argent. Prends-le ; c’est moi qui veux faire dire cette messe. De son vivant, je ne l’aimais pas, mais il faut lui rendre justice ; c’était une fille de caractère et d’esprit, – et puis, elle ne t’a pas oublié. Et maintenant, que Dieu te conduise ; je finirais par t’ennuyer.

Et Marpha Timoféevna embrassa son neveu.

– Quant à Lise, elle n’épousera pas Panchine, ne t’en inquiète pas. Ce n’est pas un mari de cette espèce qu’il lui faut.

– Mais je ne m’en inquiète nullement, répondit Lavretzky en s’éloignant.

XVIII

Quatre heures après, il était en route, et son tarantass roulait rapidement sur le chemin de traverse. Il régnait une grande sécheresse depuis quinze jours ; un léger brouillard répandait dans l’atmosphère une teinte laiteuse et enveloppait les forêts lointaines ; on sentait s’exhaler comme une odeur de brûlé ; de petits nuages foncés dessinaient leurs contours indécis sur le ciel d’un bleu clair ; un vent assez fort soufflait par bouffées sèches qui ne rafraîchissaient point l’air. La tête appuyée contre les coussins de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine, Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labourés qui se déroulaient devant lui en éventail, sur les cytises qui semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui suivaient d’un œil bêtement soupçonneux l’équipage qui passait, et sur les longues raies semées d’armoise, d’absinthe et de sorbier des champs. – Il regardait l’horizon et cette solitude des steppes, si nue, si fraîche, si fertile ; cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins que couvrent des buissons de chêne nain, ces villages gris, ces maigres bouleaux ; enfin tout ce spectacle de la nature russe, qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps, éveillait dans son cœur des sentiments à la fois doux et tristes, et tenait sa poitrine sous l’oppression d’un poids qui n’était pas sans charme. – Ses pensées se succédaient lentement, mais leurs contours étaient aussi vagues que ceux des nuages qui erraient au-dessus de sa tête. Il évoquait le souvenir de son enfance, de sa mère, du moment où on l’avait apporté auprès d’elle à son lit de mort, et où, serrant sa tête contre son cœur, elle s’était mise, d’une voix faible, à se lamenter sur lui, puis s’était arrêtée en apercevant Glafyra Pétrovna. Il se souvint de son père, qu’il avait vu d’abord robuste, toujours mécontent, et dont la voix cuivrée résonnait à son oreille ; plus tard, vieillard aveugle, larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il se souvint qu’un jour, à table, dans les fumées du vin, le vieillard s’était mis à rire tout à coup et à parler de ses conquêtes, en prenant un air modeste et en clignant ses yeux privés de lumière ; il se souvint de Barbe, et ses traits se crispèrent comme chez un homme saisi d’une subite douleur. Il secoua la tête ; puis sa pensée s’arrêta sur Lise.

« Voilà, se dit-il, un être nouveau qui entre dans la vie. Honnête jeune fille, quel sera son sort ? Elle est jolie ; son visage est pâle, mais plein de fraîcheur ; ses yeux sont doux, sa bouche sérieuse et son regard innocent ! Quel dommage qu’elle soit un peu exaltée ! Belle taille, démarche gracieuse, et une voix si douce ! Je me plais à la voir, quand elle s’arrête tout à coup, vous écoute attentivement sans sourire, puis s’absorbe dans sa pensée et rejette ses cheveux en arrière ! Je le crois aussi, Panchine n’est pas digne d’elle. Et pourtant, que lui manque-t-il ? À quoi vais-je rêver là ? Elle ira par le chemin que suivent les autres… Mieux vaut dormir. » Et Lavretzky ferma les yeux. Mais il ne put dormir, et resta plongé dans cet état de torpeur mentale qui nous est si familière en voyage. Les images du passé continuèrent à monter lentement dans son âme, se mêlant et se confondant avec d’autres tableaux. Lavretzky se mit – Dieu sait pourquoi ! – à penser à sir Robert Peel, à l’histoire de France… à la victoire qu’il aurait remportée s’il eût été général ; il croyait entendre le canon et les cris de guerre. Sa tête glissait de côté, il ouvrait les yeux… Les mêmes champs, le même paysage des steppes, le fer usé des chevaux brillaient tour à tour à travers les tourbillons de poussière ; la chemise jaune à parements rouges du iamstchik, s’enflait au vent. « Je m’en reviens joli garçon chez moi ! » se disait Théodore. Cette réflexion lui tourna l’esprit et il cria : « En avant ! » puis s’enveloppant de son manteau, il s’enfonça davantage encore dans les coussins. Le tarantass fit un brusque cahot. Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux. Devant lui, sur la colline, s’étendait un petit village ; à droite, on voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets étaient fermés et dont le perron s’inclinait de côté. De la porte jusqu’au bâtiment, la vaste cour était remplie d’orties aussi vertes et aussi épaisses que du chanvre. Là se dressait aussi un petit magasin à blé, en chêne, encore bien conservé. C’était Wassiliewskoé.

Le iamstchik décrivit une courbe vers la porte cochère et arrêta les chevaux ; le domestique de Lavretzky se leva sur le siége, et s’apprêtant à sauter en bas, il appela du monde. On entendit un aboiement sourd et rauque, mais on ne vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau. L’aboiement se répéta, et, au bout de quelques minutes accourut, sans qu’on vît d’où il sortait, un homme en cafetan de nankin, la tête blanche comme la neige. Il couvrit ses yeux pour les abriter des rayons du soleil et regarda un moment le tarantass ; puis laissant retomber ses deux mains sur ses cuisses, il piétina quelques instants sur place, et se précipita enfin pour ouvrir la porte cochère. Le tarantass entra dans la cour, faisant bruire l’ortie sous ses roues, et s’arrêta devant le perron. L’homme à la tête blanche, vieillard encore alerte, se tenait déjà, les jambes écartées et de travers, sur la dernière marche ; il décrocha le tablier de la voiture d’un mouvement saccadé, et, tout en aidant son maître à descendre, il lui baisa la main.

– Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t’appelles Antoine, n’est-ce pas ? Tu vis donc encore ?

Le vieillard s’inclina en silence et courut chercher les clefs. Pendant ce temps le iamstchik restait immobile, penché de côté et regardant la porte fermée, tandis que le laquais de Lavretzky gardait la pose pittoresque qu’il avait prise en sautant à terre, une main appuyée sur le siége. Le vieillard apporta les clefs ; il se tordait comme un serpent et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien haut les coudes pour ouvrir la porte ; puis il se plaça de côté et fit de nouveau un profond salut.

« Me voici donc chez moi, me voici de retour, » pensa Lavretzky, en entrant dans un petit vestibule, tandis que les volets s’ouvraient avec fracas les uns après les autres, et que le jour pénétrait dans les chambres désertes.

XIX

La petite maison que Lavretzky allait habiter, et où, deux ans auparavant, était morte Glafyra Pétrovna, avait été construite, au dernier siècle, en beau bois de sapin ; elle paraissait ancienne, mais elle pouvait se conserver encore une cinquantaine d’années et plus. Lavretzky parcourut toutes les chambres, et au grand chagrin des vieilles mouches indolentes, immobiles, blanchâtres sous leur poussière, qui restaient attachées aux plafonds, il fit partout ouvrir les fenêtres, closes depuis la mort de Glafyra Pétrowna.

Tout dans la maison était resté dans le même état ; les petits divans du salon, sur leurs pieds grêles, tendus de damas gris, lustrés, usés et défoncés, rappelaient le temps de l’impératrice Catherine. Dans le salon, on voyait le fauteuil favori de la maîtresse de la maison, avec son dossier droit et haut contre lequel elle avait l’habitude de s’appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal, était accroché un ancien portrait de l’aïeul de Fédor, André Lavretzky : son visage sombre et bilieux se détachait à peine du fond noirci et écaillé ; ses petits yeux méchants lançaient des regards moroses sous leurs paupières pendantes et gonflées ; ses cheveux noirs sans poudre se dressaient en brosse au-dessus d’un front sillonné de rides. À l’un des angles du portrait pendait une couronne d’immortelles, couverte de poussière.

– C’est Glafyra Pétrowna, dit Antoine, qui a daigné la tresser de ses propres mains.

Dans la chambre à coucher, s’élevait un lit étroit, sous un rideau d’étoffe rayée, ancienne, mais solide ; une pile de coussins à demi fanés et une mince couverture ouatée étaient étendues sur le lit, au-dessus duquel pendait une image reproduisant la Présentation de la Vierge, que la vieille demoiselle, expirant seule et oubliée, avait pressée à ses derniers moments sur ses lèvres déjà glacées. Auprès de la fenêtre, se trouvait une toilette en marqueterie ornée de cuivres et surmontée d’un miroir doré et noirci. – Une porte donnait dans l’oratoire, dont les murs étaient nus, et où l’on apercevait, dans un coin, une armoire remplie d’images. Un petit tapis usé et couvert de taches de cire couvrait la place où Glafyra Pétrowna s’agenouillait.

Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l’écurie et la remise ; à sa place parut une vieille femme presque aussi âgée que lui ; sa tête branlante était couverte d’un mouchoir qui descendait jusqu’aux sourcils ; l’habitude de l’obéissance passive se peignait dans ses yeux, et il s’y joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle s’approcha de Lavretzky pour lui baiser la main, et s’arrêta à la porte, comme pour attendre ses ordres. Il avait complétement oublié son nom ; il ne se souvenait même pas de l’avoir jamais vue. Elle s’appelait Apraxéïa ; quarante ans auparavant, Glafyra Pétrowna l’avait renvoyée de la maison et lui avait ordonné de garder la basse-cour ; du reste, elle parlait peu, paraissait tombée en enfance, et n’avait conservé qu’un air d’aveugle obéissance.

Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues chemises, – petits-fils d’Antoine, – vivait encore dans la maison un paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un coq de bruyère. Le vieux chien infirme qui avait salué le retour de Lavretzky n’était guère plus utile au logis ; il y avait dix ans qu’il était attaché avec une lourde chaîne, achetée par ordre de Glafyra Pétrowna, et c’est à peine s’il avait la force de se mouvoir et de traîner ce fardeau.

Après avoir examiné la maison, Lavretzky descendit au jardin, et en fut satisfait, quoiqu’il fût tout rempli de mauvaises herbes, de buissons de groseilliers et de framboisiers. Il s’y trouvait de beaux ombrages, de vieux tilleuls, remarquables par leur développement gigantesque et par l’étrange disposition de leurs branches : on les avait plantés trop près les uns des autres ; ils avaient été taillés naguère, – il y avait cent ans, peut-être. – Le jardin finissait à un petit étang clair, bordé de joncs rougeâtres. – Les traces de la vie humaine s’effacent vite : la propriété de Glafyra Pétrowna n’avait pas eu le temps de devenir déserte, et déjà elle paraissait plongée dans ce sommeil qui enveloppe tout ce qui est à l’abri de l’agitation humaine. Fédor Ivanowitch parcourut aussi le village ; les paysannes le regardaient du seuil de leurs izbas, la joue appuyée sur la main ; les paysans saluaient de loin, les enfants s’enfuyaient, les chiens aboyaient avec indifférence. Bientôt, il eut faim, mais il n’attendait ses serviteurs et son cuisinier que vers le soir ; les provisions n’étaient pas encore arrivées de Lavriki, – il fallut s’adresser à Antoine. Celui-ci fit aussitôt tous les arrangements : il prit une vieille poule, la mit à mort et la pluma. Apraxéïa lui fit subir l’opération d’un véritable lessivage et la mit à la casserole. Lorsqu’elle fut cuite, Antoine couvrit et disposa la table, plaça devant le couvert une salière en métal noirci, à trois pieds, et une carafe taillée à goulot étroit et à bouchon rond ; il annonça ensuite d’une voix chantante à Lavretzky que le dîner était servi, – et se plaça lui-même derrière la chaise du seigneur, la main droite enveloppée d’une serviette. Le vieux bonhomme exhalait une odeur de cyprès. Lavretzky goûta la soupe et en retira la poule, dont les tendons se dissimulaient mal sous la peau dure et coriace ; la chair avait la saveur d’un morceau de bois. Après avoir ainsi dîné, Lavretzky manifesta le désir de prendre du thé, si…

– Je vais vous en servir à l’instant, interrompit le vieillard.

Et il tint parole.

On trouva une pincée de thé enveloppée d’un morceau de papier rouge ; on découvrit un samowar, petit, à la vérité, mais qui fonctionnait d’une manière fort bruyante ; on trouva même quelques pauvres morceaux de sucre à moitié fondus. Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui rappelait un souvenir d’enfance et sur laquelle étaient peintes des cartes à jouer ; on ne la servait qu’aux étrangers, et maintenant c’était lui, étranger à son tour, qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivèrent les serviteurs ; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit de sa tante, et s’en fit dresser un dans la salle à manger. Il éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement autour de lui, en proie à ce sentiment désagréable qu’éprouvent tous ceux qui passent une première nuit dans un endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait que l’obscurité qui l’entourait de toutes parts ne pouvait s’habituer à un nouveau venu, que les murs mêmes de la maison s’étonnaient de sa présence. Il poussa un soupir, tira sa couverture sur lui et finit par s’endormir. Antoine resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la croix et se mit à causer avec Apraxéïa, et à lui communiquer à voix basse ses doléances ; ni l’un ni l’autre n’avaient pu s’attendre à voir le maître s’établir à Wassiliewskoé, lorsqu’il avait à deux pas un si beau domaine, avec une maison si confortable ; ils ne se doutaient pas que c’était justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce qu’elle lui rappelait d’anciens souvenirs. Après avoir chuchoté longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la plaque de fer, depuis longtemps muette, qui était accrochée au magasin à blé[4]. Ensuite il s’accroupit dans la cour, sans même couvrir sa pauvre tête blanche. La nuit de mai était calme et sereine, le vieillard dormit d’un sommeil doux et paisible.

XX

Le lendemain, Lavretzky se leva d’assez bonne heure, causa avec le starosta, visita la grange, fit délivrer de sa chaîne le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques cris, mais ne songea même pas à profiter de sa liberté. Rentré à la maison, Théodore s’abandonna à une espèce d’engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la journée.

– Me voilà tombé au fond de la rivière ! se dit-il à plusieurs reprises.

Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait prêter l’oreille au calme qui régnait autour de lui et aux bruits étouffés qui venaient du village solitaire. – Une voix grêle et aiguë fredonne une chanson derrière les grandes orties ; le cousin qui bourdonne semble lui faire écho. La voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit du bourdon qui heurte de la tête contre le plafond ; le coq chante dans la rue, en prolongeant sa note finale ; puis, c’est le télègue dont on entend les cahots, ou une porte cochère qui crie sur ses gonds. Une femme passe et prononce quelques mots d’une voix glapissante.

– Eh ! mon petit Loulou ! dit Antoine à une petite fille de deux ans qu’il porte sur les bras.

– Apporte le kvass, dit encore la même voix de femme.

Et tout cela est suivi d’un morne silence. – Plus un souffle, plus le moindre bruit. Le vent n’agite pas même les feuilles ; les hirondelles silencieuses glissent les unes après les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le cœur s’attriste de les voir ainsi voler en silence.

– Me voilà donc au fond de la rivière ! se dit encore Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste et lente ; celui qui entre dans son cercle doit se résigner ; ici, point de trouble, point d’agitation ; il n’est permis de toucher au but qu’à celui qui fait tout doucement son chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette paix et dans cette inaction ! Là, sous la fenêtre, le chardon trapu sort de l’herbe épaisse ; au-dessus, la livêche étend sa tige grasse, et, plus haut encore, les larmes de la vierge suspendent leurs grappes rosées. Puis, au loin, dans les champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l’avoine, qui commencent à monter en épis ; et les feuilles s’étendent sur les arbres, comme chaque brin d’herbe sur sa tige. – C’est à l’amour d’une femme que j’ai immolé mes meilleures années ; eh bien, que l’ennui me rende la raison, qu’il me rende la paix de l’âme, et m’apprenne à agir désormais sans précipitation.

Et le voilà qui s’efforce de se plier à cette vie monotone et d’étouffer tous ses désirs ; il n’a plus rien à attendre, et pourtant, il ne peut se défendre d’attendre encore. De toutes parts, le calme l’envahit. Le soleil s’incline doucement sur le ciel bleu et limpide ; les nuages flottent lentement dans l’éther azuré ; ils paraissent avoir un but et savoir où ils vont. En ce moment, sur d’autres points de la terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et tumultueux ; ici, elle s’épanche silencieuse comme une eau dormante. Et Lavretzky ne put s’arracher avant le soir à la contemplation de cette vie qui s’écoulait ainsi ; les tristes souvenirs du passé fondaient dans son âme comme la neige du printemps. – Et, chose étrange ! jamais il n’avait ressenti aussi profondément encore l’amour du sol natal.

XXI

Au bout de quinze jours, Fédor Ivanowitch avait mis en ordre la petite maison de Glafyra Pétrowna. La cour et le jardin furent nettoyés. On apporta de Lavriki des meubles confortables ; de la ville, du vin, des livres, des journaux ; l’écurie se remplit de chevaux ; en un mot, Fédor Ivanowitch monta complétement son ménage, et se mit à vivre, moitié en propriétaire, moitié en cénobite. Ses jours s’écoulaient d’une manière uniforme, et, quoiqu’il ne vît personne, il ne s’ennuyait pas. Il s’occupait d’agronomie avec ardeur et sérieusement, explorait à cheval les environs ou prenait un livre. Néanmoins il trouvait plus de charme à écouter les récits du vieil Antoine. D’ordinaire, Lavretzky s’asseyait à la fenêtre avec sa pipe et une tasse de thé refroidi. Antoine, les mains croisées derrière le dos, se plaçait debout à la porte et commençait ses lentes narrations sur les temps anciens, sur les temps fabuleux, où l’avoine et le seigle ne se vendaient pas au boisseau, mais dans de grands sacs, à raison de deux ou trois kopeks le sac. À cette époque, on voyait de tous côtés, même tout près de la ville, des forêts impénétrables et des steppes non défrichés. Maintenant, disait d’un accent de regret l’octogénaire, on a si bien labouré et taillé partout, qu’on ne sait plus où passer. Antoine se plaisait aussi à raconter divers détails sur son ancienne maîtresse, Glafyra Pétrowna ; combien elle était judicieuse et économe ; comment un certain monsieur, un jeune voisin, avait voulu se faufiler dans ses bonnes grâces et avait commencé à venir souvent dans la maison, à ce point que la bonne demoiselle mettait pour lui son bonnet des grands jours avec des rubans massacas et sa robe jaune en tru-tru-lévantine ; mais comment, ensuite, étant irritée contre ce monsieur son voisin, à cause d’une question inconvenante (vous devez, avait-il dit, posséder, mademoiselle, un bon capital), elle lui avait refusé sa porte, et comment, dès lors, elle avait donné l’ordre que tout, jusqu’au moindre chiffon, fût remis, après sa mort, à Fédor Ivanowitch. Effectivement, Lavretzky avait trouvé intacte toute la défroque de sa tante, sans en excepter le fameux bonnet aux rubans massacas et la robe de tru-tru-lévantine. Quant aux anciens papiers, aux documents curieux sur lesquels comptait Lavretzky, il ne trouva rien qu’un vieux livre, où son grand-père, Pierre Andrévitch, inscrivait des notes du genre de celles-ci :

« Solennité dans la ville de Saint-Pétersbourg, à l’occasion de la pacification conclue avec l’empire turc, par Son Excellence le prince Alexandre Alexandrovitch Prozoroffski. » Ou bien : « Recette d’une décossion pour la poitrine, » avec l’observation : « Cette ordonnance a été communiquée à la générale Prascovia Fedorovna Soltykoff par Féodor Avksentievitch, archiprêtre de l’église de la Très-Sainte-Trinité, source de la vie éternelle. »

On y trouvait aussi des nouvelles politiques de cette espèce : « Il n’est plus question des tigres de Français. » Et tout à côté : « On annonce, dans la Gazette de Moscou, le décès de M. le premier-major Michael-Pétrovich Kolütscheff… Ne serait-ce pas le fils de Pierre Wassilievitch ? »

Lavretzky trouva aussi quelques vieux calendriers et quelques livres d’explications des songes, ainsi que l’ouvrage mystique de M. Ambodix. – Les symboles et les emblèmes réveillèrent en lui des souvenirs endormis depuis nombre d’années. Dans la table de toilette de Glafyra Pétrowna, il découvrit, tout au fond d’un tiroir, un petit paquet attaché avec un ruban noir et cacheté avec de la cire de la même couleur. – Dans ce paquet se trouvaient face à face deux portraits, l’un au pastel, de son père dans sa jeunesse, sa chevelure soyeuse ondoyant sur le front, le regard long et pensif, la bouche entr’ouverte ; – l’autre, presque effacé, d’une femme pâle, en robe blanche, une rose blanche à la main. C’était sa mère. – Glafyra Pétrowna n’avait jamais consenti à faire faire son propre portrait.

– Voyez-vous, Fédor Ivanowitch, – disait Antoine à Lavretzky, – quoique à cette époque je ne vécusse pas encore dans les appartements du seigneur, je me souviens bien de votre aïeul, André Apanassiéwitch. Quand il termina ses jours, j’étais un gamin de dix-sept ans. Je le rencontrai une fois au jardin, – j’en eus le frisson d’épouvante. Cependant il ne me fit rien, me demanda seulement mon nom et m’envoya chercher un mouchoir de poche. C’était un seigneur, celui-là, il n’y a pas à dire. Il ne reconnaissait personne au-dessus de lui. C’est qu’il avait, comme j’ai l’honneur de vous le dire, monsieur votre aïeul, un amulette merveilleux. Un moine du mont Athos le lui avait donné, et il lui avait dit, le moine : Je te le donne pour ta cordialité. Porte-le, et ne crains le jugement de personne. Il est vrai de dire aussi, monsieur, que c’étaient des temps à part ; ce que le seigneur se mettait en tête, il le faisait. Lorsqu’un gentilhomme s’avisait de le contredire, votre aïeul se contentait de le regarder et de dire : « Tu nages à la surface[5]. » – C’était son dicton favori. Et il vivait, monsieur votre aïeul de bienheureuse mémoire, dans des appartements petits et dans une maison de bois. Et ce qu’il a laissé après lui de capital, d’argenterie, d’effets ! toutes les caves en étaient pleines. Quel administrateur ! Le petit carafon dont vous avez bien voulu faire l’éloge lui a appartenu. Il y mettait son eau-de-vie. Et tenez, votre grand-père, Pierre Andréwitch, s’était pourtant bâti une maison de pierre, mais il n’a pas amassé de bien. Tout s’en est allé à vau-l’eau. Il ne vivait pas aussi grandement que son père ; et il ne se procurait aucun amusement ; et pourtant tout son argent est parti, et il n’a rien laissé pour qu’on se souvienne de lui, pas même une cuiller en argent. Il faut encore rendre grâce à Glafyra Pétrowna, de ce qu’elle a eu soin…

– Est-il vrai, interrompit Lavretzky, qu’on l’avait surnommée la vieille sorcière ?

– Mais il fallait connaître ceux qui l’avaient appelée ainsi ! répliquait Antoine.

– À propos, monsieur, s’enhardit un jour à demander le vieillard, où est notre dame ? où a-t-elle son domicile, maintenant ?

– Je me suis séparé de ma femme, dit Lavretzky avec effort. – Je te prie de ne pas me questionner sur elle.

– J’entends, répliqua tristement le vieillard.

Au bout de trois semaines, Lavretzky se rendit à cheval à O…, chez les Kalitine, où il passa la soirée. Lemm s’y trouvait. Il plut beaucoup à Lavretzky. Celui-ci, grâce à son père, ne jouait d’aucun instrument.

Toutefois, il aimait la musique avec passion, la musique sérieuse, la musique classique. Panchine était absent. Le gouverneur l’avait envoyé hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup de précision. Lemm s’anima, s’électrisa, prit un rouleau de papier, et battit la mesure. Maria Dmitriévna se mit d’abord à rire en le regardant, puis alla se coucher. Elle prétendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. À minuit, Lavretzky reconduisit Lemm jusqu’à son logement, et y resta jusqu’à trois heures du matin. Lemm se laissa aller à causer. Il s’était redressé, ses yeux s’étaient agrandis et étincelaient, ses cheveux même s’étaient levés sur son front. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait témoigné de l’intérêt ! et Lavretzky semblait, par ses questions, lui marquer une sollicitude sincère. Le vieillard en fut touché. Il finit par montrer sa musique à son hôte, lui joua et lui chanta même d’une voix éteinte quelques fragments de ses compositions ; entre autres, toute une ballade de Schiller, Fridolin, qu’il avait mise en musique. Lavretzky la loua fort, se fit répéter quelques passages, et, en partant, engagea le musicien à venir passer quelques jours chez lui, à la campagne. Lemm, qui le reconduisit jusqu’à la rue, y consentit sur-le-champ et lui serra chaleureusement la main. Resté seul, à l’air humide et pénétrant qu’amènent les premières lueurs de l’aube, il s’en retourna, les yeux à demi clos, le dos voûté, et regagna à petits pas sa demeure, comme un coupable.

– Ich bin wohl nicht klug (je ne suis pas dans mon bon sens), murmura-t-il en attendant dans un lit dur et court.

Quand, quelques jours après, Lavretzky vint le chercher en calèche, il essaya de se dire malade. Mais Fédor Ivanowitch entra dans sa chambre et finit par le persuader. Ce qui agit le plus sur Lemm, ce fut cette circonstance, que Lavretzky avait fait venir pour lui un piano de la ville. Tous deux se rendirent chez les Kalitine et y passèrent la soirée, mais d’une manière moins agréable que quelques jours auparavant. Panchine s’y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et se mit à parodier d’une manière très-comique les divers propriétaires qu’il avait vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne quittait pas son coin, se taisait et remuait les membres en silence comme une araignée. Il regardait d’un air sombre et concentré, et ne s’anima que lorsque Lavretzky se leva pour prendre congé. Même en calèche, le vieillard continua à songer et persista dans sa boudeuse sauvagerie ; mais l’air doux et chaud, la brise, les ombres légères, le parfum de l’herbe et des bourgeons du bouleau, la lueur d’une nuit étoilée, le piétinement et la respiration des chevaux, toutes les séductions du printemps, de la route et de la nuit, descendirent dans l’âme du pauvre Allemand, et ce fut lui le premier qui rompit le silence.

XXII

Il se mit à parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau de musique. En parlant de Lise, il semblait prononcer les paroles plus lentement. Lavretzky dirigea la conversation sur ses œuvres, et, moitié sérieux, moitié plaisantant, lui proposa de lui écrire un libretto.

– Hum… un libretto, répliqua Lemm. Non, cela n’est pas pour moi. – Je n’ai plus la vivacité d’imagination qu’il faut pour un opéra. – J’ai déjà perdu mes forces ; mais, si je pouvais encore faire quelque chose, je me contenterais d’une romance : certainement, je voudrais de belles paroles.

Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachés au ciel.

– Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre : « Ô vous, étoiles ! ô vous, pures étoiles !… »

Lavretzky se tourna légèrement vers lui, et se mit à le considérer.

– « Ô vous, étoiles ! pures étoiles !… répéta Lemm. Vous regardez de la même manière les innocents et les coupables… mais les purs de cœur seuls, » ou quelque chose dans ce genre, « vous comprennent, » c’est-à-dire non, « vous aiment. » Du reste, je ne suis pas poëte. Cela n’est pas mon fait ; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose d’élevé.

Lemm renversa son chapeau sur sa nuque, et, dans la demi-teinte de la nuit, sa figure semblait plus pâle et plus jeune.

– « Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la voix, vous savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous êtes pures ; vous seules pouvez consoler. » – Non, ce n’est pas encore cela, – je ne suis pas poëte, murmura-t-il, mais quelque chose dans ce genre…

– Je regrette de ne pas être non plus poëte, observa Lavretzky.

– Vaine rêverie ! répliqua Lemm.

Et il se blottit dans le fond de la calèche. Il ferma les yeux, comme s’il eût voulu dormir. Quelques instants s’écoulèrent ; Lavretzky tendait l’oreille pour écouter.

– « Oh ! étoiles ! pures étoiles ; – amour, » – murmurait le vieillard.

– Amour, répéta en lui-même Lavretzky.

Puis il devint rêveur, et sentit son âme oppressée.

– Vous ayez fait une très-bonne musique sur les paroles de Fridolin, Chistophor-Fédorowitch, dit-il tout à coup à haute voix. Mais quelle est votre pensée ? Ce Fridolin, après que le comte l’eut amené à sa femme, devint-il immédiatement l’amant de cette dernière ?

– C’est vous qui pensez ainsi, répliqua Lemm, parce que, vraisemblablement, l’expérience…

Il s’arrêta tout à coup et se détourna d’un air embarrassé. Lavretzky se prit à rire avec contrainte, mais se détourna aussi, et porta ses regards vers la route.

Les étoiles commençaient déjà à pâlir, et le ciel blanchissait quand la calèche s’arrêta devant le perron de la petite maison de Wassiliewskoé. Lavretzky conduisit son hôte jusqu’à la chambre qui lui était destinée, revint dans son cabinet et s’assit devant la fenêtre. Au jardin, le rossignol adressait son dernier chant à l’aurore. Lavretzky se souvint que, dans le jardin des Kalitine, le rossignol chantait aussi ; il se souvint du mouvement lent des yeux de Lise lorsqu’ils se dirigèrent vers la sombre fenêtre par laquelle les chants pénétraient dans la pièce. Sa pensée s’arrêta sur elle, et son cœur reprit un peu de calme : « Pure jeune fille ! » prononça-t-il à demi-voix… « Pures étoiles ! » ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se coucher en paix.

Lemm, de son côté, resta longtemps assis sur son lit, un papier de musique sur les genoux. Il semblait qu’une mélodie inconnue et douce allait jaillir de son cerveau.

Brûlant, agité, il ressentait déjà la douceur enivrante de l’enfantement… Mais, hélas ! il attendit en vain.

– Ni poëte, ni musicien ! murmura-t-il.

Et sa tête fatiguée s’affaissa pesamment sur l’oreiller.

XXIII

Le lendemain matin, Lavretzky et son hôte prenaient le thé au jardin, sous un vieux tilleul.

– Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez bientôt à composer une cantate solennelle.

– À quelle occasion ?

– À l’occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle Lise. Avez-vous remarqué comme il était hier attentif auprès d’elle ? Il paraît que l’affaire est en bon train.

– Cela ne sera pas ! s’écria Lemm.

– Pourquoi ?

– Parce que c’est impossible. Du reste, ajouta-t-il un instant après, dans ce monde, tout est possible, surtout ici, chez vous, en Russie.

– Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de côté, mais que trouvez-vous de mauvais dans ce mariage ?

– Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune fille sensée, sérieuse. Elle a des sentiments élevés. Et lui…, c’est un dilettante, c’est tout dire.

– Mais elle l’aime.

Le maestro se leva soudain.

– Non, elle ne l’aime pas, dit-il. C’est-à-dire, elle est très-pure de cœur, et elle ne sait pas elle-même ce que cela signifie, aimer. Madame von Kalitine lui dit que le jeune homme est bien. Elle a confiance en madame von Kalitine, parce que, malgré ses dix-neuf ans, elle n’est qu’un enfant… Le matin, elle prie, le soir, elle prie encore. Tout cela est fort bien, mais elle ne l’aime pas. Elle ne peut aimer que le beau, et lui n’est pas beau, je veux dire, son âme n’est pas belle.

Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant à petits pas en long et en large devant la table à thé. Ses yeux semblaient courir sur le sol.

– Mon cher maestro, dit tout à coup Lavretzky, il me semble que vous êtes vous-même amoureux de ma cousine.

Lemm s’arrêta court.

– Je vous prie, dit-il d’une voix mal assurée, ne me raillez pas ainsi ; je ne suis pas un fou. J’ai devant moi les ténèbres de la tombe, et non point un avenir couleur de rose.

Lavretzky eut pitié du vieillard et lui demanda pardon. Après le thé, Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le dîner, se remit à parler de Lise, à l’instigation de Lavretzky. Celui-ci prêtait l’oreille avec un évident intérêt.

– Qu’en pensez-vous, Christophor Fédorowitch ? dit-il enfin. Tout est maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en fleurs. Si je l’invitais à venir passer ici une journée avec sa mère et ma vieille tante. Hein ? Cela vous serait-il agréable ?

Lemm inclina la tête de côté.

– Invitez, murmura-t-il.

– Mais il n’est pas nécessaire d’inviter Panchine.

– Non, cela n’est pas nécessaire, répliqua le vieillard avec un sourire presque enfantin.

Deux jours après, Fédor Ivanowitch se rendit en ville, chez les Kalitine.

XXIV

Il trouva tout le monde à la maison, mais il ne s’ouvrit pas d’abord de son projet. Il voulait auparavant en parler à Lise. Le hasard vint à son aide. On les laissa seuls au salon. Ils se mirent à causer. Elle avait eu déjà le temps de s’habituer à lui, et puis elle ne se laissait facilement intimider par personne. Lui, l’écoutait, le regard attaché sur elle, et répétait, à part lui, les paroles de Lemm, dont il partageait l’opinion. Il arrive quelquefois qu’entre deux personnes qui se connaissent à peine, un intime rapport s’établit soudain ; le sentiment de ce contact mystérieux se trahit aussitôt dans les regards, dans la douce et amicale expression du sourire, et même dans les gestes. C’est précisément ce qui advint entre Lise et Lavretzky.

– Voilà comme il est, pensa-t-elle en le regardant d’un air d’intérêt.

– Voilà comme vous êtes, pensa-t-il de son côté. Aussi ne fut-il pas très-surpris quand elle lui annonça, après un peu d’hésitation, qu’elle avait depuis longtemps à cœur de lui dire quelque chose, mais qu’elle craignait de le fâcher.

– N’ayez pas cette crainte ; parlez, dit-il en s’arrêtant devant elle.

Lise leva vers lui ses yeux limpides.

– Vous êtes si bon, commença-t-elle, et en même temps elle pensa : « Oui, il est véritablement bon… » Excusez-moi, je ne devrais peut-être pas vous parler de ces choses-là… Mais comment avez-vous pu… pourquoi avez-vous quitté votre femme ?

Lavretzky tressaillit, regarda Lise et s’assit auprès d’elle.

– Mon enfant, dit-il, ne touchez pas, je vous prie, à cette plaie. Vos mains sont délicates, et pourtant vous me feriez souffrir.

– Je sais, continua Lise, comme si elle n’avait pas entendu, elle est coupable envers vous ; je ne veux pas la justifier, mais comment peut-on séparer ce que Dieu a uni ?

– Nos convictions là-dessus sont trop différentes, Lisaveta Michailovna, dit Lavretzky assez sèchement. Nous ne nous comprendrions pas.

Lise pâlit. Tout son corps frissonna, mais elle ne se tut point.

– Vous devez pardonner, dit-elle doucement, si vous voulez qu’on vous pardonne aussi.

– Pardonner !… s’écria Lavretzky. Connaissez-vous bien la personne pour laquelle vous intercédez ? Pardonner à cette femme… l’accueillir de nouveau dans ma maison, elle, cet être frivole et sans cœur… Et qui vous dit qu’elle veuille venir auprès de moi ? Soyez tranquille, elle est très-satisfaite de sa position… Mais de quoi parlons-nous ?… Son nom ne doit pas sortir de votre bouche. Vous êtes trop pure ; il vous est impossible de comprendre une créature semblable.

– Pourquoi insulter ? murmura Lise avec effort. Le tremblement de ses mains devenait visible.

– Vous l’avez quittée vous-même, Fédor Ivanowitch.

– Mais, je vous le répète, répliqua Fédor dans un élan involontaire d’impatience, vous ne connaissez pas cette créature.

– Alors pourquoi l’avez-vous épousée ? murmura Lise en baissant les yeux.

Lavretzky se leva brusquement.

– Pourquoi me suis-je marié !… J’étais jeune alors, sans expérience. Je me suis trompé. J’ai été entraîné par les charmes d’une beauté extérieure. Je ne connaissais pas les femmes, je ne connaissais pas le monde. Dieu veuille que vous fassiez un mariage plus heureux ! Mais croyez-moi, d’avance, on ne peut répondre de rien.

– Et moi aussi, je puis être malheureuse, murmura Lise d’une voix tremblante. Mais alors il faudra se résigner. Je ne sais pas parler, mais si nous ne nous résignons pas…

Lavretzky serra les poings et frappa du pied.

– Ne vous fâchez pas ; pardonnez-moi, dit Lise aussitôt.

En ce moment, Maria Dmitriévna entra dans le salon. Lise se leva et voulut sortir.

– Attendez ! s’écria inopinément Lavretzky, j’ai une grande prière à adresser à madame votre mère et à vous : c’est de venir visiter ma nouvelle demeure. Vous savez que je me suis procuré un piano. Lemm est chez moi. Les lilas sont en fleurs ; vous pourriez respirer un peu l’air de la campagne et revenir le même jour. Consentez-vous ?

Lise regarda sa mère. Maria Dmitriévna prit un air souffrant ; mais Lavretzky ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche, et lui baisa les mains. Maria Dmitriévna, toujours sensible aux procédés gracieux, et surprise d’un si aimable procédé de la part d’un loup marin comme Théodore, se laissa toucher, et accorda son consentement. Pendant qu’elle faisait ses combinaisons sur le choix du jour, Lavretzky s’approcha de Lise, et, tout ému encore, lui dit à la dérobée :

– Merci, vous êtes bonne… j’ai eu tort.

La figure pâle de la jeune fille s’illumina d’un pudique sourire de joie ; ses yeux sourirent aussi. Jusqu’à ce moment, elle avait craint de l’avoir offensé.

– Vladimir Nicolaewitch pourra venir avec nous ? demanda Maria Dmitriévna.

– Certainement ! répliqua Lavretzky. Mais ne serait-ce pas mieux de rester en famille ?

– Mais il me semble…, commença Maria Dmitriévna.

– Du reste, ajouta-t-il, il en sera comme vous le voulez.

Il fut décidé qu’on prendrait Lénotchka et Schourotschka. Marpha Timoféevna refusa d’être de la partie.

– Cela me fatigue, dit-elle, de remuer mes vieux os ; on ne saura où coucher paisiblement chez toi ; d’ailleurs, je ne puis pas dormir dans un lit qui n’est pas le mien. La jeunesse n’a qu’à se trémousser.

Lavretzky n’eut plus l’occasion de parler à Lise ; mais il la regardait avec une expression qui la rendait tantôt heureuse, tantôt confuse, et parfois lui inspirait un sentiment de pitié. En prenant congé d’elle, il lui serra vivement la main. Quand elle resta seule, elle devint pensive.

XXV[6]

Deux jours s’étaient écoulés. Maria Dmitriévna, selon sa promesse, arriva, avec sa jeune cohorte, à Wassiliewskoé. Les jeunes filles coururent aussitôt au jardin. Maria Dmitriévna passa en revue toutes les pièces, dont elle loua l’aménagement d’un air plein de langueur. Elle considérait sa visite à Lavretzky comme une marque de grande condescendance de sa part, en quelque sorte comme une bonne action. Elle sourit avec bienveillance lorsque Antoine et Apraxéïa, selon l’ancien usage des domestiques-serfs, s’approchèrent pour lui baiser la main, et, d’une voix délicate, elle demanda le thé. À la grande mortification d’Antoine, qui avait mis ses gants blancs tricotés, le thé ne fut pas servi par lui, mais par le valet de chambre de Lavretzky, qui, au dire du vieux, n’entendait rien à l’étiquette du service. Par contre, Antoine reprit ses droits et se vengea au dîner. Il se plaça de pied ferme derrière la chaise de Maria Dmitriévna et ne céda sa place à personne. L’apparition inusitée à Wassiliewskoé d’hôtes étrangers réjouissait et troublait le vieillard. Il éprouvait de la satisfaction de voir des personnes d’un certain rang en relation avec son maître. Au surplus, il n’était pas le seul qui fût troublé ce jour-là. Lemm n’était pas moins agité. Il avait mis un frac couleur tabac, aux basques pointues, et serré fortement un mouchoir autour de son cou ; il toussait continuellement, et se retournait sans cesse avec une expression agréable et bienveillante. Lavretzky remarqua avec plaisir que le bon accord entre lui et Lise continuait ; en entrant dans la chambre, elle lui tendit amicalement la main.

Après le dîner, Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle il glissait à chaque instant la main, un petit rouleau de papier de musique, et, les lèvres pincées, le plaça en silence sur le piano. C’était la romance qu’il avait composée la veille, sur d’anciennes paroles allemandes, où il était fait allusion aux étoiles. Lise se plaça aussitôt au piano et déchiffra la romance… Hélas ! la musique en était compliquée et d’une forme pénible ; on voyait que le compositeur avait fait tous ses efforts pour exprimer la passion et un sentiment profond, mais il n’en était sorti rien de bon. L’effort seul se faisait sentir. Lavretzky et Lise s’en aperçurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans proférer une parole, il remit sa romance en poche ; à la demande que lui fit Lise de la jouer encore une fois, il hocha la tête et dit d’une manière significative :

– Maintenant, c’est fini.

Puis, il se replia sur lui-même et s’éloigna.

Vers le soir, on alla en grande compagnie à la pêche. Dans l’étang, au delà du jardin, il y avait beaucoup de tanches et de goujons. – On plaça Maria Dmitriévna dans un fauteuil tout près du bord, à l’ombre ; on étendit un tapis sous ses pieds, et on lui donna la meilleure ligne. Antoine, en qualité d’ancien et habile pêcheur, lui offrit ses services. C’était avec le plus grand zèle qu’il attachait les vermisseaux à l’hameçon, et jetait lui-même la ligne en se donnant des airs gracieux. Le même jour, Maria Dmitriévna avait parlé de lui à Fédor Ivanowitch, dans un français digne de nos institutions de demoiselles : Il n’y a plus maintenant de ces gens comme ça, comme autrefois.

Lemm, accompagné de deux jeunes filles, alla plus loin, jusqu’à la digue ; Lavretzky s’établit à côté de Lise. Les poissons mordaient à l’hameçon ; les tanches, suspendues au bout de la ligne, faisaient briller en frétillant leurs écailles d’or et d’argent. Les exclamations de joie des petites filles retentissaient sans cesse ; Maria Dmitriévna elle-même poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction préméditée. C’étaient les lignes de Lavretzky et de Lise qui fonctionnaient le plus rarement. Cela venait probablement de ce qu’ils étaient, moins que les autres, occupés de la pêche, et laissaient les bouchons flotter jusqu’au rivage. Autour d’eux, les grands joncs rougeâtres se balançaient doucement ; devant eux, la nappe d’eau brillait d’un doux éclat. – Ils causaient à voix basse. – Lise se tenait debout sur le radeau. – Lavretzky était assis sur le tronc incliné d’un cytise. – Lise portait une robe blanche avec une large ceinture de ruban blanc ; d’une main, elle tenait son chapeau de paille suspendu ; de l’autre, elle soutenait, avec un certain effort, sa ligne flexible. – Lavretzky considérait son profil pur et un peu sévère, – ses cheveux relevés derrière les oreilles, ses joues si délicates, légèrement hâlées comme chez un enfant, et, à part lui, il se disait :

– Qu’elle est belle ainsi, planant sur mon étang ! Lise ne se tournait pas vers lui ; elle regardait l’eau. – On n’aurait su dire si elle fermait les yeux ou si elle souriait. – Un tilleul projetait sur eux son ombre.

– J’ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation, dit Lavretzky, et je suis arrivé à cette conclusion, que vous êtes très-bonne.

– Mais je n’avais pas l’intention…, balbutia Lise toute confuse.

– Vous êtes bonne, répéta Lavretzky, et moi, avec ma rude écorce, je sens que tout le monde doit vous aimer ; Lemm, par exemple. Celui-là est tout bonnement amoureux de vous.

Un léger tressaillement contracta les sourcils de la jeune fille, comme cela lui arrivait toujours quand elle entendait quelque chose de désagréable.

– Il m’a fait beaucoup de peine aujourd’hui, reprit Lavretzky, avec sa romance manquée. Que la jeunesse se montre inhabile à produire, passe encore ; mais c’est toujours un spectacle pénible que celui de la vieillesse impuissante et débile, surtout quand elle ne sait pas mesurer le moment où ses forces l’abandonnent. Un vieillard supporte difficilement une pareille découverte… Attention ! le poisson mord.

– On dit, ajouta Lavretzky après un moment de silence, que Vladimir Nicolaewitch a écrit une très-jolie romance.

– Oui, répondit Lise. C’est une bagatelle qui n’est pas mal.

– Et qu’en pensez-vous ? demanda Lavretzky, Est-il bon musicien ?

– Il me semble qu’il a des grandes dispositions pour la musique ; mais, jusqu’à présent, il ne s’en est pas suffisamment occupé.

– Est-ce un homme de bien ?

Lise se prit à rire et jeta un regard interrogateur sur son compagnon.

– Quelle singulière question ! s’écria-t-elle en tirant l’hameçon et le rejetant plus loin.

– Pourquoi donc singulière ? Je vous questionne en nouvel arrivé et comme parent.

– Comme parent ?

– Oui. Il me semble que je suis un oncle à vous.

– Vladimir Nicolaewitch a le cœur bon, dit Lise ; il a de l’esprit ; maman l’aime beaucoup.

– Et vous, l’aimez-vous ?

– C’est un galant homme ; pourquoi ne l’aimerais-je pas ?

– Ah ! fit Lavretzky.

Et il se tut ; une expression à moitié triste, à moitié ironique, se répandit sur ses traits. Son regard obstiné troublait Lise, mais elle continuait à sourire.

– Eh bien, que Dieu leur accorde du bonheur, murmura-t-il enfin, comme se parlant à lui-même.

Et il tourna la tête.

Lise rougit.

– Vous vous trompez, dit-elle. Vous avez tort de croire… Vladimir Nicolaewitch vous déplairait-il ? lui demanda-t-elle inopinément.

– Il me déplaît.

– Pourquoi donc ?

– Je le crois un homme sans cœur.

Le sourire disparut des lèvres de Lisaveta.

– Vous êtes habitué à juger sévèrement le monde, dit-elle après un long silence.

– Je ne le crois pas. Quel droit ai-je de me montrer sévère pour les autres, s’il vous plaît, quand j’ai tant besoin moi-même d’indulgence ? L’avez-vous donc oublié ? Les gens insignifiants sont les seuls qui ne se moquent pas de moi. À propos, ajouta-t-il, avez-vous tenu la promesse que vous m’aviez faite ?

– Laquelle ?

– Avez-vous prié pour moi ?

– Oui, j’ai prié pour vous, et je prie tous les jours ; vous ne devriez pas parler de cela légèrement.

Lavretzky protesta que telle n’avait jamais été son intention, qu’il respectait profondément toutes les convictions ; puis il se lança dans une dissertation sur la religion, sur le christianisme en général, et sur son rôle dans l’histoire de l’humanité.

– Il faut être chrétien, dit Lise en faisant un certain effort sur elle-même, non pour essayer d’interpréter les choses célestes ou terrestres, mais parce que chaque homme doit mourir.

Lavretzky leva les yeux sur Lise d’un air surpris, et rencontra son regard.

– Quelle est cette parole que vous venez de prononcer ? dit-il.

– Cette parole n’est pas de moi, répondit-elle.

– Pas de vous… Mais pourquoi avez-vous parlé de mort ?

– Je ne sais pas. J’y pense souvent.

– Souvent ?

– Oui !

– On ne le dirait pas, en vous voyant en ce moment ; vous avez une physionomie si gaie, si sereine, si souriante…

– Oui, effectivement, je suis gaie maintenant, répondit-elle avec naïveté.

Lavretzky fut tenté de lui saisir les deux mains et de les serrer avec effusion.

– Lise, Lise, viens ici voir la belle tanche que je viens de retirer ! s’écria Maria Dmitriévna.

– À l’instant, maman, répondit Lise allant à elle. Et Lavretzky resta seul.

– Je lui parle comme si je n’en avais pas fini avec la vie, pensa-t-il.

Lise en s’éloignant avait suspendu son chapeau à une branche. Lavretzky le regardait d’une façon étrange et avec une sorte de tendresse, ce chapeau avec ses longs rubans chiffonnés. Bientôt Lise revint et reprit sa place sur le radeau.

– Pourquoi vous semble-t-il que Vladimir Nicolaewitch n’a point de cœur ? demanda-t-elle après quelques instants.

– Je vous ai déjà dit que je puis me tromper. Au reste, le temps le démontrera.

Lise devint pensive. Lavretzky lui parla de son genre de vie à Wassiliewskoé, d’Antoine, de tout son monde ; il sentait le besoin de parler à Lise, de lui communiquer tout ce qui se passait dans son âme : elle l’écoutait avec tant de grâce, si attentivement ! ses rares observations et ses répliques lui paraissaient si simples et empreintes de tant de raison ! Il alla même jusqu’à le lui dire. Lise en fut étonnée.

– Vraiment ! dit-elle ; moi qui me suis crue longtemps pareille à ma femme de chambre, Nastéa, qui n’a pas de mots à elle, et qui disait à son fiancé : « Tu dois t’ennuyer avec moi ; tu me dis toujours de jolies choses, et moi, je n’ai pas de mots à moi. »

– Grâce à Dieu, pensa Lavretzky, qu’il en soit ainsi.

XXVI

La soirée s’avançait, et Maria Dmitriévna témoigna le désir de rentrer. On eut de la peine à arracher les petites filles de l’étang et à les habiller. Lavretzky promit d’accompagner ses visiteuses jusqu’à mi-chemin et fit seller son cheval. En mettant Maria Dmitriévna en voiture, il s’aperçut de l’absence de Lemm. Le vieillard était introuvable, il avait disparu sitôt la pêche finie. Antoine ferma la portière avec une vigueur remarquable pour son âge, et cria d’un ton d’autorité :

– Avancez, cocher !

La voiture s’ébranla. Maria Dmitriévna occupait le fond avec Lise ; les petites filles et la femme de chambre étaient sur le devant ; la soirée était chaude et calme ; les deux glaces étaient baissées, et Lavretzky trottait du côté de Lise, la main appuyée sur la portière : il laissait flotter la bride sur le cou de son cheval ; de temps en temps, il échangeait quelques paroles avec la jeune fille. – Le crépuscule s’éteignait, la nuit était venue, et l’air s’était attiédi. – Maria Dmitriévna sommeillait ; les petites filles et la femme de chambre s’endormirent aussi. La voiture roulait rapidement et d’un pas égal.

Lise se pencha hors de la portière. La lune, qui venait de se lever, éclairait son visage. La brise embaumée du soir lui caressait les yeux et les joues. Elle éprouvait un indicible sentiment de bien-être. Sa main s’était posée sur la portière, à côté de celle de Lavretzky. Et lui aussi se sentait heureux ; il s’abandonnait aux charmes de cette nuit tiède, les yeux fixés sur ce jeune et bon visage, écoutant cette voix fraîche et timbrée, qui lui disait des choses simples et brèves ; il arriva ainsi, sans s’en apercevoir, à la moitié du chemin, et, ne voulant pas réveiller Maria Dmitriévna, il serra légèrement la main de Lise et lui dit :

– Nous sommes amis à présent, n’est-ce pas ?

Elle fit un signe de tête, il arrêta son cheval. La voiture continua sa route en se balançant sur ses ressorts. Lavretzky regagna au pas son habitation. La magie de cette nuit d’été s’était emparée de lui : tout lui semblait nouveau, en même temps que tout lui semblait connu et aimé de langue date. De près ou de loin, l’œil distrait ne se rendait pas bien compte des objets, mais l’âme en recevait une douce impression.

Tout reposait, et, dans ce repos, la vie se montrait pleine de sève et de jeunesse. Le cheval de Lavretzky avançait fièrement en se balançant. Son ombre noire marchait fidèlement à son côté. Il y avait un certain charme mystérieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai dans le cri saccadé des cailles. Les étoiles semblaient noyées dans une vapeur lumineuse, et la lune brillait d’un vif éclat. Ses rayons répandaient une nappe de lumière azurée sur le ciel, et brodaient d’une marge d’or le contour des nuages qui passaient à l’horizon. La fraîcheur de l’air humectait les yeux, pénétrait par tous les sens comme une fortifiante caresse, et glissait à larges gorgées dans les poumons. Lavretzky était sous le charme et se réjouissait de le ressentir.

– Nous vivrons encore, pensait-il ; je ne suis pas brisé pour jamais…

Et il n’acheva pas. Puis il se mit à songer à Lise ; il se demanda si elle pouvait aimer Panchine ; il se dit que s’il l’avait rencontrée dans d’autres circonstances, sa vie eût suivi probablement un autre cours ; qu’il comprenait Lemm, quoiqu’elle « n’eût pas de paroles à elle, » comme elle disait ; mais elle se trompait, – elle avait des paroles à elle, – et Lavretzky se rappela ce qu’elle disait :

« N’en parlez pas légèrement… »

Il continua sa route la tête baissée ; et puis, soudain, se redressant, il murmura lentement :

– J’ai brûlé tout ce que j’adorais jadis, et j’adore maintenant tout ce que j’ai brûlé.

Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu’à sa demeure. En mettant pied à terre, il se retourna une dernière fois, avec un sourire involontaire de reconnaissance. La nuit, douce et silencieuse, s’étendait sur les collines et les vallées ; cette vapeur chaude et douce descendait-elle du ciel ? venait-elle de la terre ? Dieu sait de quelle profondeur embaumée elle arrivait jusqu’à lui. Lavretzky envoya un dernier adieu à Lise, et monta le perron en courant. La journée du lendemain fut bien monotone ; il plut dès le matin. Lemm avait le regard sombre et serrait de plus en plus les lèvres, comme s’il avait fait le vœu de ne plus parler. En se mettant au lit, Lavretzky prit une liasse de journaux français, qu’il n’avait pas lus depuis plus de quinze jours. Il se mit, d’un mouvement machinal, à en déchirer les enveloppes, et à parcourir négligemment les colonnes, qui ne renfermaient, du reste, rien de nouveau. Il allait les rejeter loin de lui, lorsque le feuilleton d’une des gazettes lui frappa les yeux ; il bondit comme si un serpent l’eût piqué. Dans ce feuilleton, ce M. Édouard, que nous connaissons déjà, annonçait à ses lecteurs une nouvelle douloureuse :

« La charmante et séduisante Moscovite, écrivait-il, une des reines de la mode, l’ornement des salons parisiens, madame de Lavretzky, était morte presque subitement ; et cette nouvelle, qui n’était malheureusement que trop vraie, venait de lui parvenir à l’instant. – On peut dire, continuait-il, que je fus un des amis de la défunte. »

Lavretzky reprit ses vêtements, descendit au jardin et se promena de long en large jusqu’au matin.

XXVII

Le lendemain, à l’heure du déjeuner, Lemm pria Lavretzky de lui donner un cheval, pour qu’il pût retourner à la ville.

– Il est temps que je reprenne mon travail, c’est-à-dire mes leçons, dit le vieillard ; je perds inutilement mon temps ici.

Lavretzky ne lui répondit pas tout de suite ; il paraissait distrait.

– Fort bien, dit-il enfin, je vous accompagnerai moi-même.

Lemm fit sa petite malle, sans le secours du domestique, déchira et brûla quelques feuilles de papier de musique. On fit avancer la voiture. En sortant de son cabinet, Lavretzky mit dans sa poche le journal de la veille. Pendant le trajet, ils n’échangèrent tous deux que quelques mots ; chacun était occupé de ses propres pensées, et charmé de n’être point troublé. Ils se séparèrent assez froidement, ce qui, du reste, arrive souvent en Russie entre bons amis. Lavretzky reconduisit le vieillard jusqu’à sa petite maison. Celui-ci, en descendant de voiture, prit lui-même sa malle, qu’il tenait serrée contre la poitrine ; et, sans tendre la main à Lavretzky, sans même le regarder, il lui dit en russe :

– Adieu.

– Adieu, répéta Lavretzky en donnant l’ordre au cocher de se diriger vers sa propre demeure.

Il avait un pied-à-terre dans la ville d’O***.

Après avoir écrit quelques lettres et dîné à la hâte, Lavretzky se rendit chez les Kalitine ; il ne trouva au salon que Panchine. Celui-ci lui dit que Maria Dmitriévna allait venir, et entama avec lui une conversation du ton le plus cordial. Jusqu’à ce jour, Panchine traitait Lavretzky, non pas précisément avec hauteur, mais avec une sorte de condescendance ; Lise, en racontant à Panchine son excursion de la veille, avait parlé de Lavretzky comme d’un galant homme et d’un esprit distingué ; il n’en avait pas fallu davantage pour que Panchine désirât faire la conquête de ce galant homme, de cet homme d’esprit. Il débuta par des compliments sur Wassiliewskoé ; ce devait être ravissant, à en croire les paroles d’admiration que faisait entendre toute la famille. Suivant son habitude, il amena adroitement la conversation sur lui-même, parla de ses occupations, de sa manière d’envisager la vie, le monde et le service ; il lança deux ou trois mots sur l’avenir de la Russie, sur la manière dont il faut tenir les rênes du gouvernement ; à ce propos, il plaisantait agréablement de lui-même, et insinuait qu’on lui avait fait entendre à Pétersbourg qu’il fallait populariser l’idée du cadastre ; il parla longtemps avec assurance et d’un ton négligé, tranchant toutes les difficultés, et jouant avec les questions les plus ardues de la politique et de l’administration, comme un escamoteur avec ses gobelets. À chaque instant, il lui échappait des phrases comme celles-ci : « Voilà ce que je ferais, si j’étais le gouvernement ; vous êtes homme de trop d’esprit pour ne pas vous ranger à mon avis. » Lavretzky écoutait froidement les digressions de Panchine. Ce beau jeune homme, si plein d’esprit, d’une si élégante assurance, avec son sourire serein, ses yeux scrutateurs et sa voix insidieuse, lui déplaisait souverainement. Panchine s’aperçut aussitôt, avec cette faculté d’intuition qu’il possédait, que sa conversation ne procurait aucun plaisir à son interlocuteur, et il s’éloigna sous un prétexte plausible, décidant, à part lui, que Lavretzky était peut-être un galant homme, mais un personnage peu sympathique, aigri, et, en somme, assez ridicule. Maria Dmitriévna parut, accompagnée de Guédéonofski ; elle fut suivie de Marpha Timoféevna avec Lise, puis des autres hôtes de la maison. Madame Bélénitzin, amateur de musique, fit aussi son apparition ; c’était une femme maigre, avec un joli petit visage presque enfantin. Elle portait une robe noire, d’un bruyant effet, un éventail de toutes les couleurs et de gros bracelets en or. Elle était accompagnée de son mari, homme épais et joufflu, haut en couleur, qui avait des cils blancs, de grands pieds et de grandes mains, et un sourire stéréotypé sur ses grosses lèvres ; sa femme ne lui parlait jamais dans le monde ; et à la maison, dans ses moments de tendresse, elle l’appelait « son petit cochon de lait. » Panchine revint aussi ; le salon reprit son animation ; mais tout ce monde déplaisait à Lavretzky, et madame Bélénitzin, qui le poursuivait de son lorgnon, le contrariait tout particulièrement. Si ce n’eût été la présence de Lise, il aurait aussitôt quitté le salon. Il désirait lui parler, mais il attendit longtemps le moment opportun, et dut se contenter de la suivre de l’œil avec une joie secrète. Jamais son visage ne lui avait semblé plus noble et plus charmant ; le voisinage de madame Bélénitzin lui était avantageux ; celle-ci remuait constamment sur sa chaise, faisait mouvoir ses petites épaules, riait d’un rire affecté, tantôt clignait des yeux, tantôt les ouvrait tout grands. Lise avait une tenue pleine de réserve ; elle regardait devant elle et ne riait pas. La maîtresse de la maison se mit à une table de jeu avec Marpha Timoféevna, madame Bélénitzin et Guédéonofski, qui jouait lentement, se trompait sans cesse, et s’essuyait constamment le visage.

Panchine se crut obligé de prendre un air mélancolique ; il parlait par monosyllabes, avec cette expression d’homme désabusé qui sied à l’artiste incompris, et les instances de madame Bélénitzin, qui faisait la coquette avec lui et le suppliait de chanter, le trouvèrent inflexible ; il ne chanta point sa romance. Lavretzky le gênait.

Théodore Ivanowitch demeurait également taciturne ; il avait un air singulier, qui frappa Lise aussitôt qu’il entra ; elle pressentait qu’il avait quelque chose à lui communiquer, mais sans se rendre compte de ses sentiments, elle craignait de le questionner. Enfin, en traversant la chambre pour servir le thé, elle tourna, comme par un mouvement involontaire, la tête de son côté. Il la suivit.

– Qu’avez-vous ? dit-elle en plaçant la théière sur le samovar.

– Avez-vous donc remarqué quelque chose ? balbutia-t-il.

– Vous n’êtes pas aujourd’hui ce que vous êtes habituellement.

Lavretzky se pencha sur la table.

– Je voulais, dit-il, vous communiquer une nouvelle, – mais, en ce moment, c’est impossible. – Au surplus, lisez ce qui est marqué au crayon dans ce feuilleton, ajouta-t-il en lui tendant le numéro du journal qu’il avait apporté. Je vous prie de me garder le secret là-dessus ; je viendrai demain matin.

Lise était troublée… Panchine parut à la porte ; elle cacha le journal.

– Avez-vous lu Obermann, Elisaveta Michaïlovna ? lui demanda Panchine d’un air rêveur.

Lise lui répondit à peine en passant, et monta chez elle. Lavretzky rentra dans le salon et s’approcha de la table de jeu. Marpha Timoféevna, toute rouge et son bonnet dénoué, se plaignait de son partenaire. Guédéonofski, suivant elle, ne savait pas jouer une carte.

– Il paraît, disait-elle, qu’il est plus facile de forger des histoires que de jouer aux cartes.

L’autre continuait à cligner des yeux et à s’essuyer le front.

Lise rentra au salon et s’assit dans un coin ; ses regards et ceux de Lavretzky se croisèrent, et tous deux se sentirent mal à l’aise. Il lut dans les traits de la jeune fille de l’hésitation et comme un secret reproche. Il ne pouvait lui parler, ainsi qu’il l’aurait voulu, et rester indifférent lui était impossible ; il se décida à quitter le salon. En prenant congé d’elle, il eut le temps de lui dire qu’il viendrait le lendemain et comptait sur son amitié.

– Venez, lui dit-elle avec la même expression d’hésitation.

Dès que Lavretzky fut parti, Panchine s’anima. Il entreprit de donner des conseils à Guédéonofski, fit en raillant l’aimable auprès de madame Bélénitzin, et chanta enfin sa romance. Il garda toutefois, vis-à-vis de Lise, le même ton et le même regard : c’était quelque chose de triste et de profondément senti.

Lavretzky passa encore une nuit blanche. Il n’était pourtant ni affligé, ni agité, et sentait, au contraire, le calme et la sérénité affluer dans son âme ; mais il ne pouvait fermer les yeux. Le passé ne lui venait même pas en mémoire ; il se concentrait dans sa vie actuelle. Les battements de son cœur étaient lourds et mesurés ; les heures s’enfuyaient, et lui ne songeait pas au sommeil. Par moments, une idée lui montait au cerveau, et il se disait : « Non, tout cela n’est pas vrai, c’est une folie ! » Et il s’arrêtait en baissant la tête, et puis il cherchait à se rendre compte de sa situation et à sonder son avenir.

XXVIII

L’accueil que fit Maria Dmitriévna à Lavretzky ne fut pas des plus bienveillants quand il parut le lendemain. « Le voilà qui prend des habitudes, » pensa-t-elle. Il lui plaisait peu, et Panchine, qui la tenait sous son influence, en avait fait la veille un éloge aussi perfide que dédaigneux. Comme elle ne voyait pas en lui un étranger, et n’admettait pas l’obligation de se gêner avec un parent, une demi-heure ne s’était pas écoulée qu’il parcourait les allées du jardin avec Lise. Non loin d’eux, Lénotchka et Schourotschka folâtraient dans les parterres. Lui était plus pâle que d’ordinaire, sans se montrer moins calme. Elle retira de sa poche le journal et le tendit à Lavretzky.

– C’est affreux ! dit-elle.

Lavretzky ne répondit pas.

– Mais peut-être n’est-ce pas vrai, ajouta Lise.

– C’est pourquoi je vous ai priée de n’en point parler.

Lise fit quelques pas.

– Dites, reprit-elle, vous n’êtes pas affligé ? Pas du tout ?

– Je ne puis me rendre compte de ce que j’éprouve, dit Lavretzky.

– Mais vous l’avez aimée… autrefois ?

– Je l’ai aimée.

– Beaucoup ?

– Beaucoup.

– Et sa mort ne vous cause pas de chagrin ?

– Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elle est morte pour moi.

– C’est un péché, ce que vous dites. Il ne faut pas m’en vouloir. Vous m’avez donné le titre d’amie : un ami peut tout dire. Je vous assure que j’éprouve une sorte de terreur. – Hier vous aviez une expression mauvaise. Vous rappelez-vous qu’il n’y a pas longtemps vous l’avez durement accusée ? Et peut-être qu’en ce moment même elle n’était déjà plus de ce monde. C’est effrayant ; c’est comme un châtiment qui vous aurait été infligé.

Lavretzky eut un sourire amer.

– Quoi, vous croyez ? dit-il. Mais au moins je suis libre !

Lise frissonna légèrement.

– Cessez de me parler ainsi. Que feriez-vous de votre liberté ? Vous ne devez penser à autre chose à présent qu’au pardon…

– Il y a longtemps que j’ai pardonné, interrompit Lavretzky en faisant un geste de la main.

– Non, ce n’est pas cela ! s’écria Lise en rougissant.

– Vous ne m’avez pas comprise. Vous devez songer à vous faire pardonner.

– Mais qui doit me pardonner ?

– Qui ? – Dieu. Qui peut vous pardonner, si ce n’est Dieu ?

Lavretzky lui saisit la main.

– Ah ! Lise, croyez-moi, s’écria-t-il, j’ai été suffisamment châtié. J’ai tout expié, croyez-moi.

– Vous ne pouvez pas le savoir, dit Lise à demi-voix. – Vous avez oublié ! Il n’y a pas longtemps, – quand vous m’en parliez, vous ne vouliez pas lui pardonner.

Ils continuèrent à se promener en silence.

– Et votre fille ? demanda Lise.

Et elle s’arrêta.

Lavretzky, troublé, releva tout à coup la tête.

– Oh ! n’en prenez point souci. – J’ai déjà expédié des lettres dans toutes les directions. L’avenir de ma fille, comme vous… comme vous dites, est assuré. Ne vous en inquiétez point.

Lise sourit tristement.

– Mais vous avez raison, continua Lavretzky. – Que ferai-je de ma liberté ? Quel besoin en ai-je ?

– Quand avez-vous reçu ce journal ? murmura Lise sans répondre à la question.

– Le lendemain de votre visite.

– Et réellement… réellement, vous n’avez pas versé une larme ?

– Non. J’ai été atterré : d’ailleurs, où aurais-je puisé des larmes ? Pleurer le passé ! mais le mien est consumé. Sa faute n’a pas détruit mon bonheur, elle m’a prouvé qu’il n’avait jamais existé. Qu’y a-t-il à pleurer alors ? Au reste, qui sait ? Il se peut que cette nouvelle m’aurait plus affligé, venant il y a quinze jours.

– Quinze jours ? dit Lise. Que vous est-il donc arrivé pendant ces quinze jours ?

Lavretzky resta muet, et Lise rougit.

– Oui, oui, vous avez deviné ! s’écria tout à coup Lavretzky. Pendant ces quinze jours, j’ai appris ce que c’était qu’une âme pure, et mon passé s’est plus que jamais éloigné de moi…

Lise, toute troublée, s’écarta lentement pour rejoindre les petites filles dans le parterre.

– Et moi, je suis content de vous avoir montré ce journal, lui disait Lavretzky en la suivant. – Je me suis déjà fait à ne vous rien cacher, et j’espère que vous me payerez de la même confiance.

– Vous croyez ? murmura Lise en s’arrêtant. Dans ce cas-là, je devrais… Mais non ! c’est impossible.

– Qu’est-ce ? Dites, parlez.

– Vraiment, il me semble que je ne dois pas… – Au reste, ajouta Lise avec un sourire en se tournant vers Lavretzky, – à quoi bon une demi-franchise ? – Savez-vous ? j’ai reçu une lettre aujourd’hui.

– De Panchine ?

– Oui, de lui… Comment le savez-vous ?

– Il vous demande votre main ?

– Oui, articula Lise en attachant un regard sérieux et pénétrant sur Lavretzky.

Celui-ci, à son tour, la regarda sérieusement.

– Eh bien, que lui avez-vous répondu ? dit-il avec effort.

– Je ne sais que répondre, dit Lise en laissant retomber ses bras, qu’elle tenait croisés.

– Comment ! Mais vous l’aimez ?

– Il ne me déplaît pas, il me semble que c’est un galant homme.

– Vous m’avez dit exactement la même chose, et dans les mêmes termes, il y a de cela quatre jours. – Je voudrais savoir si vous l’aimez de ce sentiment fort et passionné qu’on est habitué de nommer amour ?

– Comme vous le comprenez, – non.

– Vous n’en êtes pas éprise ?

– Non ; mais est-ce indispensable ?

– Comment !

– Il plaît à maman, continua Lise. – Il est bon. – Je n’ai rien contre lui.

– Néanmoins, vous balancez ?

– Oui… Et peut-être vous, avec vos paroles, vous en êtes la cause. Vous rappelez-vous ce que vous disiez avant-hier ? Mais c’est une faiblesse !

– Ô mon enfant ! s’écria Lavretzky, – et sa voix tremblait : – loin de vous cette sagesse mensongère ! N’appelez pas faiblesse le cri de votre cœur, qui ne veut pas se donner sans amour. Ne prenez pas une si terrible responsabilité vis-à-vis de cet homme, que vous n’aimez pas, et auquel vous vous laisseriez enchaîner.

– J’écoute, je ne prends rien sur moi, laissait échapper Lise comme une sorte de promesse.

– Écoutez votre cœur : lui seul vous dira la vérité, poursuivit Lavretzky. – L’expérience, la raison, tout cela n’est que vains mots ! Ne vous privez pas de ce qu’il y a de plus beau, du seul bonheur sur la terre.

– Et c’est vous qui parlez ainsi, Théodore Ivanowitch ? Vous vous êtes marié par amour, avez-vous été heureux ?

Lavretzky joignit les mains.

– Ah ! ne parlez pas de moi ! Vous ne sauriez comprendre ce que peut confondre avec l’amour un jeune homme sans expérience et sans éducation ! Et puis, pourquoi se calomnier ? Je viens de vous dire que je n’ai pas connu le bonheur… Ce n’est pas vrai, j’ai été heureux !

– Il me semble, Théodore Ivanowitch, murmura-t-elle toute troublée en baissant la voix (quand elle n’était pas de l’avis de son interlocuteur, elle baissait toujours la voix), il me semble que le bonheur sur la terre ne dépend pas de nous…

– Il dépend de nous, de nous, croyez-moi ; – il lui prit les deux mains ; Lise pâlit et le regarda avec attention, presque avec terreur, – à condition que nous ne gâtions pas nous-mêmes notre existence. Pour quelques personnes, le mariage d’amour peut être un malheur ; mais non pour un caractère ferme comme le vôtre et pour une âme aussi sereine ! Je vous en supplie, ne vous mariez pas sans amour, uniquement par le sentiment du devoir, par abnégation, que sais-je ?… C’est aussi là du scepticisme, c’est un calcul, et le pire de tous. Croyez-moi, j’ai le droit de le dire, j’ai chèrement payé ce droit. Et si votre Dieu…

En ce moment, Lavretzky s’aperçut que les deux petites filles s’étaient rapprochées de Lise et le regardaient avec un muet étonnement. – Il abandonna la main de Lise, s’écria à la hâte :

– Pardonnez-moi.

Et il se dirigea vers la maison.

– Je vous demande encore une chose, dit-il en revenant vers Lise : – Ne vous décidez pas trop vite, attendez, pensez à ce que je vous ai dit. Si vous ne faites pas estime de mes paroles, si vous vous décidez à un mariage de raison, dans ce cas encore, ce n’est pas Panchine qu’il vous faut épouser. Il ne peut pas être votre mari. N’est-ce pas, vous me promettez de ne point vous hâter ?

Lise voulut répondre, mais elle ne put dire un seul mot, non qu’elle eût pris le parti de ne point se presser, mais parce que son cœur battait trop fort, et qu’un sentiment semblable à la peur pesait sur sa poitrine.

XXIX

En sortant de chez les Kalitine, Lavretzky rencontra Panchine : ils se saluèrent froidement. Lavretzky rentra chez lui et s’enferma. Il éprouvait des sensations qu’il n’avait jamais ressenties. S’était-il écoulé beaucoup de temps depuis qu’il était plongé dans cet état de paisible torpeur ? S’était-il écoulé beaucoup de temps depuis qu’il se sentait, comme il le disait, « au fond de la rivière ? » Qu’est-ce qui avait donc changé sa situation ? Qu’est-ce qui l’avait ramené à la surface ? Le phénomène le plus ordinaire, le plus inévitable, quoique toujours le plus inattendu, la mort ! – Oui, mais il ne pensait pas autant à la mort de sa femme, à sa propre liberté, qu’à la réponse que Lise donnerait à Panchine. Il sentait bien que depuis trois jours il la regardait avec de tout autres yeux ; il se rappelait qu’en retournant chez lui, dans le silence de la nuit, il s’était dit : « Oh ! si… dans d’autres circonstances !… »

Ce vœu à peine formulé, ce rêve appliqué au passé, à l’impossible, le voilà donc qui se réalisait, bien que d’une autre manière ; mais sa liberté à lui était insuffisante. « Elle obéira à sa mère, pensait-il, elle épousera Panchine ; si même elle s’y refusait, ce refus changerait-il ma position ? »

En apercevant sa figure dans une glace, il haussa les épaules.

La journée passa rapidement dans ces réflexions ; quand vint le soir, Lavretzky se rendit chez les Kalitine. Il marchait vite, mais en approchant de la maison, il ralentit le pas. Le droschky de Panchine était déjà à la porte. « Eh bien, pensa Lavretzky, je ne serai pas égoïste. » Il entra : la maison semblait déserte et le silence régnait au salon ; il ouvrit la porte et aperçut Maria Dmitriévna, qui faisait son piquet avec Panchine. Panchine le salua en silence, et la maîtresse de la maison s’écria en fronçant légèrement les sourcils :

– Ah ! nous ne vous attendions pas.

Lavretzky s’assit auprès d’elle et s’occupa de son jeu.

– Connaissez-vous donc le piquet ? lui demanda-t-elle avec impatience en se plaignant d’avoir mal écarté.

Panchine compta quatre-vingt-dix et fit ses levées avec une froide politesse et une expression de dignité calculée. C’est ainsi que doivent jouer les diplomates ; c’est ainsi que Panchine avait joué à Pétersbourg, quand il avait affaire à quelque grand dignitaire, auquel il voulait inspirer une haute idée de sa sagesse et de sa maturité : « Cent un, cent deux, cœur, cent trois, » disait-il en cadence, et Lavretzky avait peine à démêler si c’était la suffisance ou la contrariété qui donnait cet accent à sa voix.

– Peut-on voir Marpha Timoféevna ? demanda-t-il en observant que Panchine prenait des airs encore plus dignes, en mêlant les cartes. L’artiste avait disparu complétement en lui.

– Je le crois ; elle est chez elle, en haut, répondit Maria Dmitriévna : vous pouvez la demander.

Lavretzky monta. Il trouva Marpha Timoféevna également à sa partie ; elle jouait aux douratchki avec Nastasia Carpovna. Roseka se mit à japper, mais les deux vieilles lui firent un accueil cordial. Marpha Timoféevna semblait surtout de bonne humeur.

– Ah ! Fédia ! soyez le bienvenu, lui dit-elle ; prenez place, mon petit père, nous allons achever notre partie. Veux-tu des confitures ? Schourotschka, apportez-lui le pot aux fraises. Tu ne veux pas ? Alors reste là, mais ne fume pas. Je ne puis souffrir votre vilain tabac ; d’ailleurs, il fait éternuer Matross.

Lavretzky s’empressa de rassurer la vieille dame en protestant qu’il n’avait nulle envie de fumer.

– As-tu été en bas ? continua-t-elle, qui as-tu vu là ? Panchine n’en bouge pas. Et Lise, l’as-tu vue ? Non, elle voulait venir ici. Ah ! la voilà ! Il suffit de prononcer son nom, elle apparaît aussitôt[7].

Lise rougit en apercevant Lavretzky.

– Je viens pour une minute, Marpha Timoféevna, commença-t-elle.

– Pourquoi pour une minute ? interrompit la vieille dame ; vous êtes toujours pressées, vous autres jeunes filles ? Tu vois, j’ai une visite ; jase un peu avec lui, occupe-le.

Lise s’assit au bord de la chaise, et levant les yeux sur Lavretzky, elle sentit qu’elle avait à lui communiquer le résultat de son entrevue avec Panchine. Mais comment le faire ? Elle était embarrassée et confuse. Elle ne le connaissait que depuis bien peu de temps, et cependant cet homme qui allait rarement à l’église, qui portait si légèrement la perte de sa femme, voilà qu’elle en fait son confident et qu’elle lui ouvre tous les secrets de son âme !… À la vérité, il s’intéresse à elle, elle croit en lui, et vers lui l’entraîne une force irrésistible. Néanmoins, elle se sentait honteuse comme si un étranger avait pénétré dans sa chambre virginale.

Marpha Timoféevna lui vint en aide.

– Si tu ne t’occupes pas de lui, que fera ce pauvre homme ? Je suis trop vieille pour lui, il a trop d’esprit pour moi, et pour Nastasia Carpovna, il est trop vieux ; elle ne s’en prend qu’à la verte jeunesse.

– Comment amuserai-je donc Théodore Ivanowitch ? murmura Lise. Je lui jouerai plutôt quelque chose au piano s’il le veut, ajouta-t-elle d’un accent indécis.

– À merveille ; tu es un petit ange d’esprit, répondit Marpha Timoféevna. – Descendez, mes enfants ; quand vous aurez fini, revenez. Bien, me voilà capot, ce dont j’enrage ! Allons, ma revanche.

Lavretzky suivit Lise. En descendant l’escalier, Lise s’arrêta.

– On n’accuse pas en vain les femmes d’inconséquence, dit-elle. Votre exemple aurait dû m’effrayer et me tenir en défiance contre les mariages d’amour, et je…

– Vous avez refusé ? interrompit Lavretzky.

– Non ; mais je n’ai pas consenti non plus. Je lui ai dit tout ce que je sentais, et l’ai prié d’attendre. Êtes-vous content ? ajouta-t-elle avec un sourire rapide.

Et elle descendit vite l’escalier, effleurant la rampe de sa main légère.

– Que vous jouerai-je ? demanda-t-elle en ouvrant le piano.

– Ce que vous voudrez, répondit Lavretzky en se plaçant de façon à pouvoir la regarder.

Lise préluda quelque temps. Enfin, elle leva un regard vers Lavretzky et s’arrêta. La figure de celui-ci avait une expression si étrange, si extraordinaire :

– Qu’avez-vous ? lui demanda-t-elle.

– Rien, répondit-il ; – j’éprouve une douce quiétude ; je suis content de vous voir, – continua-t-il.

– Il me semble, dit Lise quelques instants après, que, s’il m’avait réellement aimée, il n’aurait pas écrit cette lettre ; il aurait dû deviner que je ne pouvais en ce moment lui faire une autre réponse.

– Peu importe ! répondit Lavretzky. Ce qui importe, c’est que vous ne l’aimez pas.

– Taisez-vous ; que dites-vous là ? J’ai toujours devant les yeux l’ombre de votre femme, et vous me faites peur.

– Valdemar, ne trouvez-vous pas que ma Lisette joue joliment ? disait en même temps Maria Dmitriévna à Panchine.

– Oui, répondait Panchine, – très-joliment.

Maria Dmitriévna jeta un regard bienveillant sur son partenaire ; mais celui-ci prit un air plus important, plus attentif que jamais, et déclara quatorze de rois.

XXX

Lavretzky n’était plus un jeune homme ; il ne pouvait se méprendre longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise ; ce jour-là, il acquit définitivement la conviction qu’il l’aimait. Il n’en ressentit guère de joie. « Est-il possible, pensa-t-il, qu’à trente-cinq ans je n’aie pas autre chose à faire que de confier mon âme à une femme ? Mais Lise ne ressemble pas à l’autre ; ce n’est pas elle qui m’aurait préparé une vie d’humiliations ; elle ne m’aurait pas détourné de mes occupations ; elle m’aurait inspiré elle-même une activité honnête et sérieuse, et nous aurions cheminé ensemble vers un noble but. Oui, tout cela est fort beau, dit-il pour clore ses réflexions, mais c’est qu’elle ne voudra pas suivre cette route avec moi. Ne m’a-t-elle pas dit que je lui faisais peur ? À la vérité, elle n’aime pas Panchine… Triste consolation ! »

Lavretzky partit pour Wassiliewskoé ; mais il n’y tint pas plus de quatre jours, – l’ennui l’en chassa. L’attente le tourmentait aussi : il ne recevait aucune lettre, et la nouvelle donnée par M. Édouard demandait confirmation. Il se rendit à la ville et passa la soirée chez les Kalitine. Il lui était aisé de remarquer que Maria Dmitriévna lui en voulait ; mais il parvint à l’adoucir en perdant avec elle une quinzaine de roubles au piquet. Il put entretenir Lise, et une demi-heure environ, bien que la veille la mère eût recommandé à sa fille de montrer moins de familiarité avec un homme « qui avait un si grand ridicule. » Il observa en elle quelque changement. Elle semblait plus rêveuse que de coutume ; elle lui fit un reproche de s’être absenté ; puis elle lui demanda s’il irait à la messe le lendemain. Le lendemain était un dimanche.

– Allez-y, lui dit-elle avant qu’il eût le temps de répondre : nous prierons ensemble pour le repos de son âme.

Elle ajouta qu’elle ne savait que faire, qu’elle ne savait pas si elle avait le droit de faire attendre Panchine.

– Pourquoi ? lui demanda Lavretzky.

– Parce que je commence à soupçonner de quelle nature sera ma résolution.

Elle prétexta un mal de tête et monta à sa chambre, en lui tendant d’un air irrésolu le bout de ses petits doigts.

Le lendemain, Lavretzky se rendit à l’église ; Lise s’y trouvait déjà. Elle priait avec ferveur ; ses regards étaient pleins d’un doux éclat ; sa jolie tête s’inclinait et se relevait par un mouvement souple et lent. Il sentait qu’elle priait pour lui, et son âme s’abîma dans une sorte d’extase. Mais, malgré cette douce émotion, il se sentait la conscience troublée. La foule recueillie et grave, la vue de visages amis, l’harmonie du chant, l’odeur de l’encens, les longs rayons obliques du soleil, l’obscurité des voûtes et des murailles, tout parlait à son cœur. Il y avait longtemps qu’il n’avait été à l’église, qu’il n’avait tourné ses regards vers Dieu : en ce moment même, aucune prière ne sortait de sa bouche ; il ne priait pas même en pensée, mais il prosternait, pour ainsi dire, son cœur dans la poussière. Il se ressouvint que dans son enfance il n’achevait jamais la prière qu’après avoir senti sur son front, comme une faible sensation, le contact d’une aile invisible : c’était, pensait-il alors, son ange gardien qui venait le visiter et manifestait son consentement. Il leva son regard sur Lise…

– C’est toi qui m’as amené ici, se dit-il ; effleure aussi mon âme de ton aile.

Lise continuait à prier doucement ; son visage lui paraissait radieux, et il sentait son cœur se fondre ; il réclamait de cette âme, sœur de la sienne, le repos et le pardon pour son âme…

Sur le parvis, ils se rencontrèrent ; elle l’accueillit avec une gaieté grave et amicale.

Le soleil éclairait le gazon de la cour de l’église, et prêtait plus d’éclat aux vêtements variés et aux mouchoirs bigarrés des femmes ; les cloches des églises voisines retentissaient dans les airs ; les oiseaux gazouillaient sur les haies des jardins. Lavretzky se tenait la tête découverte et le sourire aux lèvres ; un vent léger se jouait dans ses cheveux et les mêlait aux rubans du chapeau de Lise. Il l’aida à monter en voiture avec Lénotchka, donna toute sa monnaie aux pauvres, et se dirigea lentement vers sa demeure.

XXXI

Des journées douloureuses commencèrent alors pour lui. Une pensée l’obsédait. Chaque matin, il se rendait à la poste, décachetait d’une main fébrile ses lettres et ses journaux, et ne trouvait jamais rien qui pût confirmer ou contredire la fatale nouvelle. Par moments, il avait horreur de lui-même. « Comment n’ai-je pas honte, se disait-il, d’attendre la confirmation de la mort de ma femme, comme le corbeau attend sa proie ? » Il allait tous les jours chez les Kalitine, sans s’y trouver plus à l’aise. La maîtresse de maison le boudait évidemment, et le recevait du haut de sa grandeur ; la politesse de Panchine était exagérée ; Lemm, en proie à sa misanthropie, le saluait à peine, et, ce qui était plus triste, Lise semblait l’éviter. Quand, par hasard, ils restaient seuls ensemble, au lieu de l’ancienne confiance, ils ne trouvaient plus, de part et d’autre, que de l’embarras ; elle ne savait que lui dire, et lui se sentait troublé. Lise avait changé dans ces quelques jours ; on remarquait de l’inégalité dans son humeur, une certaine agitation secrète dans sa voix, dans son rire, dans tous ses mouvements. Maria Dmitriévna, que l’égoïsme aveuglait, ne voyait rien ; mais Marpha Timoféevna commençait à faire des observations sur sa favorite. Lavretzky se reprochait souvent d’avoir montré le numéro du journal à Lise ; il ne pouvait se dissimuler qu’il y eût quelque chose de blessant pour la délicatesse d’une âme pure dans cette situation. Il supposait que le changement de Lise était causé par la lutte qu’elle se livrait elle-même, par ses hésitations sur la nature de sa réponse définitive à Panchine. Une fois, elle lui rendit un roman de Walter Scott, qu’elle lui avait emprunté.

– Vous avez lu ce livre ?

– Non ; je n’ai pas la tête aux livres, répondit-elle en essayant de s’éloigner.

– Attendez un moment, dit-il ; il y a si longtemps que nous ne sommes restés seuls. – Vous avez l’air de me craindre.

– En effet.

– Mais pourquoi ? au nom du ciel !

– Je ne sais pas.

Lavretzky se tut.

– Dites-moi, reprit-il, vous n’avez pas pris un parti ?

– Que voulez-vous dire ? murmura-t-elle sans lever les yeux.

– Vous ne me comprenez pas ?

Le visage de Lise s’enflamma subitement.

– Ne me questionnez pas, dit-elle avec vivacité ; – je ne sais rien ; je ne me comprends pas moi-même.

Et elle s’éloigna aussitôt.

Le lendemain, Lavretzky arriva chez les Kalitine après dîner, et trouva des préparatifs pour une prière du soir. Dans un coin de la salle à manger, on avait déjà placé plusieurs de ces images, recouvertes de plaques de métal incrustées de pierreries, sur une table carrée, couverte d’une nappe blanche, appuyée contre le mur. Un vieux serviteur, vêtu d’un frac gris et chaussé de souliers, traversa la pièce lentement et sans faire de bruit, plaça deux bougeoirs devant les images, fit le signe de la croix, s’inclina et sortit du même pas. Le salon était vide et sombre. Lavretzky en fit le tour, et demanda si c’était la fête de quelqu’un. On lui répondit à voix basse que non, mais que cette cérémonie se faisait à la demande de Lisaveta Michailovna et de Marpha Timoféevna ; qu’on avait même voulu faire apporter l’image miraculeuse ; mais elle était partie pour visiter un malade à trente werstes de la ville. Le prêtre arriva bientôt avec ses acolytes. C’était un homme d’âge mûr et au front chauve ; il toussa bruyamment dans l’antichambre ; les dames sortirent alors à la file du cabinet pour recevoir sa bénédiction ; Lavretzky les salua en silence, et un salut silencieux lui fut rendu. Le prêtre resta quelque temps debout, toussa encore une fois, et demanda, d’une voix de basse dont il étouffait l’accent :

– Faut-il commencer ?

– Commencez, mon père, dit Maria Dmitriévna.

Il revêtit ses ornements, le servant mit une étole, et, d’une voix pleine de componction, il demanda du charbon ; une odeur d’encens se répandit dans l’appartement. On vit apparaître dans l’antichambre les domestiques et les femmes de chambre qui se groupèrent en masse à la porte. Roseka, qui ne descendait jamais au rez-de-chaussée, apparut tout d’un coup : on la poursuivit ; effrayée, elle se mit à tourner autour de la pièce ; enfin, un laquais parvint à la prendre. Les prières commencèrent.

Lavretzky se serrait contre le mur dans un coin ; il était sous l’influence d’impressions étranges et tristes ; il ne pouvait se rendre compte lui-même de ce qu’il éprouvait. Maria Dmitriévna occupait la place d’honneur, devant le fauteuil ; elle faisait le signe de la croix d’un geste languissant, avec des airs de grande dame, remuait lentement la tête ou levait les yeux au ciel ; elle s’ennuyait évidemment. Marpha Timoféevna paraissait toute livrée à ses préoccupations. Quant à Nastasia Carpovna, elle se prosternait jusqu’à terre et faisait le moins de bruit possible. Lise ne bougea pas, ne fit pas un mouvement ; il était aisé de voir, à l’expression concentrée de son visage, qu’elle priait avec ferveur. À la fin du service, en s’approchant de la croix, elle baisa aussi la main rouge du prêtre. Maria Dmitriévna engagea celui-ci à prendre du thé ; il dépouilla ses vêtements sacerdotaux, prit un air mondain, et passa avec les dames au salon. La conversation était médiocrement animée. Le prêtre but quatre tasses de thé. Il essuyait à chaque instant son front chauve avec son mouchoir ; il raconta, entre autres histoires, que le marchand Avachnikoff avait fait don de sept cents roubles pour dorer la coupole de l’église, et fit connaître à la compagnie une recette infaillible contre les taches de rousseur. Lavretzky essaya de s’établir auprès de Lise, mais le maintien de la jeune fille était sévère, presque roide ; elle ne lui accorda pas un regard. Il semblait qu’elle affectât de ne point le voir. Dans son exaltation, elle gardait une attitude grave et réservée. Lavretzky, au contraire, se sentait l’humeur gaie et pouvait à peine modérer son sourire ; mais son cœur était troublé. Il se retira, enfin, plein d’appréhensions secrètes… Il sentait qu’il y avait dans l’âme de Lise un coin qu’il ne pouvait pénétrer. Une autre fois, Lavretzky, dans le salon, prêtait l’oreille aux longues dissertations de Guédéonofski, quand, tournant inopinément la tête du côté de Lise, il surprit, fixé sur lui, le regard profond et scrutateur de la jeune fille ; il y pensa toute la nuit. Il aimait, mais son amour n’était pas celui d’un enfant ; se consumer en vains soupirs n’était plus de son âge, et, d’ailleurs, ce n’était pas là le sentiment que pouvait inspirer Lise ; mais l’amour a des tourments pour tous les âges ; il lui était réservé de les éprouver tous.

XXXII

Un jour, fidèle à son habitude, Lavretzky se trouvait chez les Kalitine. À une journée de chaleur accablante succédait une soirée tellement belle, que Maria Dmitriévna, malgré son aversion pour les courants d’air, fit ouvrir portes et fenêtres, en déclarant qu’elle ne jouerait pas.

– C’était péché, disait-elle, de ne point jouir de la nature par un temps si délicieux.

Il n’y avait là d’autre étranger que Panchine. – Sous l’influence de cette poétique soirée, il se sentait en verve ; mais, ne voulant pas chanter devant Lavretzky, il se lança dans la poésie : il dit avec un certain art, mais en exagérant l’intonation et en marquant trop l’intention, quelques poésies de Lermontoff ; – Pouschkine n’avait pas encore repris son ancienne vogue ; – puis, comme content de ses élans, il se mit à déclamer contre les générations modernes, à propos de la douma, et ne laissa pas échapper l’occasion de dire comment il aurait changé tout cela, s’il avait le pouvoir entre ses mains.

– La Russie, disait-il, n’est pas à l’unisson de l’Europe ; il faut lui faire prendre son niveau. On dit que nous sommes jeunes, c’est une erreur ; d’ailleurs, le génie de l’invention nous manque. Lermontoff lui-même avoue que nous n’avons pas seulement inventé une souricière. Il est donc naturel que nous imitions les autres. « Nous sommes malades, » dit Lermontoff, – je suis de son avis ; mais nous ne sommes malades que parce que nous ne sommes qu’à demi Européens ; notre remède est dans notre mal. (Le cadastre, pensa Lavretzky.) – Chez nous, continua-t-il, les meilleures têtes en sont convaincues ; au fond, tous les peuples sont les mêmes ; il suffit de leur donner de bonnes institutions, – et le but sera atteint. – On peut, à la rigueur, respecter les coutumes et les usages nationaux, c’est notre affaire, à nous autres… (il allait ajouter : hommes d’État), à nous autres employés ; s’il le faut, ne vous inquiétez pas, les institutions modifieront elles-mêmes les usages les plus enracinés.

Maria Dmitriévna applaudissait aux paroles de Panchine.

– C’est plaisir se disait-elle, de posséder dans son salon un homme d’une si haute intelligence.

Lise gardait le silence, appuyée à la fenêtre ; Lavretzky se taisait aussi ; Marpha Timoféevna, qui jouait avec une de ses amies dans un coin de la pièce, murmurait tout bas. – Panchine parlait avec abondance en parcourant le salon, mais sous l’empire d’un secret dépit. On eût dit qu’il voulait provoquer une réplique en s’attaquant à la génération. Un rossignol avait élu son domicile dans un buisson de lilas du jardin. Les premiers accents de son concert nocturne interrompaient ces discours éloquents ; les premières étoiles s’allumaient à l’horizon teinté de rose, au-dessus des sommets immobiles des tilleuls. Lavretzky se leva pour répondre à Panchine, et la discussion s’ouvrit. Lavretzky défendait les jeunes gens et les mœurs nationales ; il faisait bon marché de lui-même et de sa génération ; mais il s’armait vigoureusement en faveur de la jeunesse, de ses convictions, de ses tendances et de ses nobles inspirations. Panchine répondait d’un ton tranchant, où perçait une vive irritation. Les gens d’esprit, disait-il, avaient pour mission de tout refaire. Il s’emporta à tel point, qu’oubliant son titre de gentilhomme de la chambre et son rôle d’employé, il qualifia Lavretzky de conservateur rétrograde, et se permit une allusion lointaine sur sa fausse position dans le monde. – Lavretzky garda tout son calme et n’éleva pas la voix. – Il battit Panchine sur tous les points, et lui démontra l’impossibilité d’improviser ainsi une civilisation, de mettre en œuvre les plans imaginés par l’orgueil des hautes sphères administratives, plans que ne justifiaient ni la connaissance des besoins du pays, ni la ferme croyance dans un absolu, fût-il même négatif. À l’appui de son opinion, il citait sa propre éducation.

– Avant tout, ajoutait-il, il faut qu’on reconnaisse la vérité nationale, il faut qu’on s’incline devant elle ; sans cet acte d’humilité, la hardiesse, même contre le mensonge, est impossible.

Il ne se défendit pas contre le reproche, – à son avis mérité, – d’une dépense inconsidérée de temps et de forces.

– Tout cela est bel et bon ! s’écria Panchine d’un ton de dépit ; vous voilà rentré en Russie, qu’allez-vous y faire ?

– Labourer la terre, répondit Lavretzky, et labourer aussi bien que possible.

– C’est très-méritoire, assurément, répondit Panchine, – et l’on m’a dit que vous aviez déjà obtenu de grands succès : mais convenez que chacun n’est pas apte à ce genre d’occupations…

– Une nature poétique, interrompit Maria Dmitriévna, ne peut pas labourer… Et puis, Vladimir Nicolaewitch, vous êtes appelé à faire de grandes choses.

C’était trop, même pour Panchine ; il fut embarrassé et essaya de diriger l’entretien sur la beauté du ciel étoilé, sur la musique de Schubert… La conversation ne battait que d’une aile ; et, de guerre lasse, il proposa une partie de piquet à Maria Dmitriévna.

– Comment ! par une si belle soirée ? dit-elle d’une voix traînante.

Néanmoins, elle demanda des cartes. Panchine fit sauter l’enveloppe avec bruit ; pendant ce temps-là, Lise et Lavretzky, comme s’ils obéissaient à une convention tacite, allèrent se placer auprès de Marpha Timoféevna. Ils se sentirent si heureux l’un près de l’autre, qu’ils eurent peur de rester seuls ensemble. Ils sentaient que le trouble des derniers jours avait disparu pour jamais. La vieille dame donna une petite tape amicale sur la joue de Lavretzky, et, le regardant d’un air malin en branlant la tête :

– Tu l’as bien arrangé, cet homme d’esprit, lui souffla-t-elle à l’oreille, ce beau parleur.

Le salon devint silencieux ; on n’entendait que le pétillement des bougies, par moments, le bruit d’une main sur le tapis vert, ou une exclamation, ou le compte des points. – En même temps, le chant du rossignol retentissait, pur et vibrant, comme une bravade, et versait dans la pièce ses flots mélodieux, avec l’humide fraîcheur du soir.

XXXIII

Lise n’avait pas prononcé une parole pendant la discussion, mais elle avait écouté attentivement Lavretzky, et partageait secrètement son opinion. La politique l’intéressait peu ; mais le ton de suffisance de l’employé (il ne s’était jamais manifesté de la sorte) la choquait ; son mépris pour la Russie la blessa. Lise ne se doutait pas qu’elle fût patriote, mais elle se sentait à l’aise avec les vrais Russes. La tournure de l’esprit russe la charmait ; elle ne faisait aucune difficulté de causer des heures entières avec le staroste de sa mère, quand il venait en ville ; elle lui parlait comme à un égal, sans qu’on pût voir aucune morgue dans sa condescendance. Lavretzky sentait tout cela ; il ne se serait pas donné la peine de répondre à Panchine ; il n’avait parlé que pour Lise.

Ils n’échangèrent pas un mot, et leurs yeux se rencontrèrent à peine ; tous deux comprenaient que, ce soir-là, leurs cœurs s’étaient encore rapprochés, que leurs sympathies et leurs antipathies étaient les mêmes. Ils différaient sur un seul point, mais Lise espérait en secret ramener le pécheur à Dieu. Ils s’étaient assis auprès de Marpha Timoféevna, et semblaient suivre son jeu ; ils le suivaient en effet, mais en même temps, leurs cœurs se dilataient ; et, de ce qui les environnait, rien n’échappait à leurs sens. Le rossignol chantait pour eux, pour eux les étoiles scintillaient, les arbres murmuraient, la nuit tiède et sereine les berçait dans sa voluptueuse étreinte. C’était avec délices que Lavretzky abandonnait tout son être au flot qui l’emportait. – Mais la parole n’exprimera jamais ce qui se passait dans l’âme pure de la jeune fille : c’était un mystère pour elle-même ; que cela reste donc un mystère pour tout le monde. Personne ne sait, n’a vu et ne verra jamais comment la semence confiée à la terre et destinée à la vie et à la floraison se développe et mûrit. Dix heures sonnèrent ; Marpha Timoféevna se retira avec sa fidèle Nastasia Carpovna ; Lavretzky et Lise firent quelques pas dans le salon, s’arrêtèrent devant la porte ouverte qui donnait dans le jardin ; leurs regards plongèrent dans les ténèbres lointaines, puis se rencontrèrent ; ils sourirent ; il semblait que leurs mains allaient s’unir et que leurs cœurs allaient s’épancher l’un dans l’autre. Ils retournèrent vers Maria Dmitriévna et Panchine, dont le piquet traînait en longueur. La dernière levée faite, la maîtresse de maison quitta enfin, en gémissant, son fauteuil garni de coussins ; Panchine prit son chapeau, et baisa la main de Maria Dmitriévna.

– Il y a des gens bien heureux, observa-t-il, qui peuvent au moins dormir ou jouir des douceurs de la nuit.

Quant à lui, il était obligé de la passer au travail, courbé sur de stupides paperasses. Il salua froidement Lise, il lui gardait rancune de lui faire attendre sa réponse, et s’éloigna ; Lavretzky le suivit. Ils se séparèrent à la porte ; Panchine, du bout de sa canne, réveilla son cocher, se carra dans son droschky, et la voiture partit. Lavretzky ne se sentait pas disposé à rentrer ; il se dirigea vers les champs. La nuit était calme et claire, quoiqu’il n’y eût pas de lune. Il erra longtemps à travers l’herbe humide de rosée ; un étroit sentier s’offrit à lui ; il le suivit. – Ce dernier le conduisit jusqu’à une clôture en bois, devant une petite porte, que d’un mouvement machinal il essaya d’ouvrir ; la porte céda en grinçant légèrement, comme si elle n’eût attendu que la pression de sa main. – Lavretzky se trouva dans un jardin, fit quelques pas sous une allée de tilleuls, et s’arrêta tout étonné : il reconnut le jardin des Kalitine. Aussitôt, il se rejeta dans l’ombre portée d’un massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de surprise.

– C’est le sort qui m’a conduit, pensa-t-il.

Tout était silencieux autour de lui ; aucun son n’arrivait du côté de la maison. Il avança avec précaution. Au détour d’une allée, l’habitation lui apparut ; deux fenêtres seulement étaient faiblement éclairées ; la flamme d’une bougie tremblait derrière les rideaux de Lise, et, dans la chambre de Marpha Timoféevna, une lampe faisait briller de ses reflets rougeâtres l’or des saintes images. En bas, la porte du balcon était restée ouverte. Lavretzky s’assit sur un banc de bois, s’accouda et se mit à regarder cette porte et la fenêtre de Lise. Minuit sonnait à l’horloge de la ville ; dans la maison, la petite pendule frappa aigrement douze coups ; le veilleur les répéta en cadence sur sa planche. Lavretzky ne pensait à rien, n’attendait rien ; il jouissait de l’idée de se sentir si près de Lise, de se reposer sur son banc, dans son jardin, où elle venait parfois s’asseoir… La lumière disparut dans la chambre de Lise.

– Repose en paix, douce jeune fille, murmura Lavretzky, toujours immobile, le regard fixé sur la croisée devenue obscure.

Tout à coup, la lumière reparut à l’une des fenêtres de l’étage inférieur, passa devant une seconde croisée, puis devant la troisième… Quelqu’un s’avançait tenant la lumière en main. – Est-ce Lise ? Impossible !… Lavretzky se souleva… Une forme connue lui apparut : Lise était au salon. Vêtue d’une robe blanche, les tresses de ses cheveux tombant sur les épaules, elle s’approcha lentement de la table, se pencha, et, déposant le bougeoir, chercha quelque chose ; puis elle se tourna vers le jardin, blanche, légère, élancée : sur le seuil, elle s’arrêta. Un frisson parcourut les membres de Lavretzky. Le nom de Lise s’échappa de ses lèvres.

La jeune fille tressaillit et essaya de pénétrer l’obscurité.

– Lise ! répéta plus haut Lavretzky en sortant de l’ombre.

Lise, chancelante, avança la tête avec terreur ; elle le reconnut. Il la nomma une troisième fois, et lui tendit les bras. Elle se détacha de la porte et entra au jardin.

– Vous ! balbutia-t-elle. Vous ici !

– Moi…, moi…, écoutez-moi, dit Lavretzky à voix basse.

Et, saisissant sa main, il la conduisit jusqu’au banc.

Elle le suivit sans résistance : sa figure pâle, ses yeux fixes, tous ses mouvements exprimaient un indicible étonnement. Lavretzky la fit asseoir et se plaça devant elle.

– Je ne songeais pas à venir ici, le hasard m’a amené… Je… je… je vous aime, dit-il d’une voix timide.

Lise leva lentement ses yeux sur lui ; il semblait qu’elle comprît enfin ce qui se passait et où elle en était. Elle essaya de se lever, mais ce fut en vain, et elle se couvrit le visage de ses mains.

– Lise, murmura Lavretzky, Lise, répéta-t-il.

Et il s’agenouilla devant elle.

Lise sentit un léger frisson passer sur ses épaules ; elle serra les doigts avec plus de force encore contre son visage.

– Qu’avez-vous ? dit Lavretzky.

Il s’aperçut qu’elle pleurait. Tout son cœur se glaça ; il comprit le sens de ces larmes.

– M’aimeriez-vous réellement ? demanda-il tout bas, en effleurant ses genoux.

– Levez-vous, levez-vous, Théodore Ivanowitch, s’écria la jeune fille ; que faisons-nous ensemble ?

Il se leva et s’assit sur le banc, auprès d’elle. Elle ne pleurait plus et le regardait attentivement, avec les yeux tout humides.

– J’ai peur ; que faisons-nous ? répéta-t-elle.

– Je vous aime, lui dit-il, je suis prêt à donner ma vie pour vous.

Elle frissonna encore une fois, comme si elle eût été frappée au cœur, et leva les yeux au ciel.

– Tout est dans les mains de Dieu, dit-elle.

– Mais vous m’aimez, Lise ? Nous serons heureux.

Elle baissa les yeux ; il l’attira doucement à lui et le front de la jeune fille s’appuya sur son épaule… Il lui releva la tête et chercha ses lèvres…

Une demi-heure après, Lavretzky était à la porte du jardin. Il la trouva fermée et fut obligé de sauter par-dessus la palissade. Il rentra en ville en traversant les rues endormies. Un sentiment de joie indicible et immense remplissait son âme ; tous ses doutes étaient morts désormais.

– Disparais, ô passé, sombre vision ! pensait-il. Elle m’aime, elle est à moi.

Tout à coup il crut entendre dans les airs, au-dessus de sa tête, un flot de sons magiques et triomphants. Il s’arrêta : les sons retentirent encore plus magnifiques ; ils se répandaient comme un torrent harmonieux, et il lui semblait qu’ils chantaient et racontaient tout son bonheur. Il se retourna : les sons venaient de deux fenêtres d’une petite maison.

– Lemm ! s’écria Lavretzky en se précipitant vers la maison. Lemm ! Lemm ! répéta-t-il à grands cris.

Les sons s’arrêtèrent, et la figure du vieux musicien, en robe de chambre, les cheveux en désordre, la poitrine découverte, apparut à la fenêtre.

– Ah ! ah ! dit-il fièrement ; c’est vous ?

– Christophor Fédorowitch, quelle est cette merveilleuse musique ? De grâce, laissez-moi entrer.

Le vieillard, sans prononcer une parole, lui jeta avec un geste de dignité exaltée la clef de sa porte. Lavretzky se précipita dans la maison, et voulut, en entrant, se jeter dans les bras de Lemm ; mais celui-ci, l’arrêtant d’un geste impérieux et lui montrant un siége :

– Asseoir vous, écouter vous ! s’écria-t-il en russe d’une voix brève.

Il se mit au piano, jeta un regard fier et grave autour de lui et commença.

Il y avait longtemps que Lavretzky n’avait rien entendu de semblable. Dès le premier accord, une mélodie douce et passionnée envahissait l’âme ; elle jaillissait pleine de chaleur, de beauté, d’ivresse ; elle s’épanouissait, éveillant tout ce qu’il y a de tendre, de mystérieux, de saint, dans l’humaine nature ; elle respirait une tristesse immortelle et allait s’éteindre dans les cieux. Lavretzky se redressa ; il se tint debout, pâle et frissonnant d’enthousiasme. Ces sons pénétraient dans son âme, encore émue des félicités de l’amour.

– Encore ! encore ! s’écria-t-il d’une voix brisée, après le dernier accord.

Le vieillard lui jeta un regard d’aigle, se frappa la poitrine, et lui dit lentement dans sa langue maternelle :

– C’est moi qui ai fait cela, car je suis un grand musicien !

Et il joua une seconde fois sa magnifique composition. Il n’y avait pas de lumière dans la chambre ; la clarté de la lune, qui venait de se lever, glissait obliquement par la fenêtre ouverte ; l’air vibrait harmonieusement. La pauvre petite chambre obscure semblait pleine de rayons, et la tête du vieillard se dressait haute et inspirée dans la pénombre argentée. Lavretzky s’approcha et l’étreignit dans ses bras. Lemm ne répondit pas à ces embrassements ; il chercha même à l’éloigner du coude. Longtemps il le regarda, immobile, d’un air sévère, presque menaçant :

– Ah ! ah ! reprit-il par deux fois.

Enfin, son front se rasséréna, il reprit son calme, répondit par un sourire aux compliments chaleureux de Lavretzky, puis il se mit à pleurer en sanglotant comme un enfant.

– C’est étrange, dit-il, que vous soyez précisément venu en ce moment ; mais je sais, je sais tout.

– Vous savez tout ? dit Lavretzky avec étonnement.

– Vous m’avez entendu, répondit Lemm : n’avez-vous donc pas compris que je sais tout ?

Lavretzky ne put fermer l’œil de la nuit ; il resta assis sur son lit. Et Lise non plus ne dormait pas : elle priait.

XXXIV

Le lecteur sait comment Lavretzky grandit et se développa ; disons quelques mots de l’éducation de Lise. Elle n’avait que dix ans quand mourut son père : il ne s’était guère occupé d’elle. Accablé d’affaires, tout entier aux soins d’augmenter ses revenus, d’un tempérament bilieux, vif, emporté, il ne ménageait pas l’argent pour payer les maîtres, les gouverneurs, pour habiller ses enfants ; mais il ne pouvait souffrir, comme il le disait, d’avoir à amuser ses marmots. – Et d’ailleurs il n’en avait pas le temps. Il travaillait, s’absorbait dans ses affaires, dormait peu, jouait rarement aux cartes, et travaillait encore ; il se comparait lui-même à un cheval attelé à un manège. « Ma vie a bien vite passé, » disait-il avec un amer sourire, sur son lit de mort. Maria Dmitriévna ne s’en occupa point, en réalité, davantage, quoiqu’elle se vantât auprès de Lavretzky d’avoir à elle seule élevé ses enfants ; elle habillait sa fille comme une poupée ; elle la caressait devant le monde, l’appelait son petit trésor, son petit génie, – et voilà tout. Toute préoccupation soutenue fatiguait cette indolente personne. Du vivant du père, Lise était confiée à une gouvernante, mademoiselle Moreau, de Paris ; après sa mort, elle fut laissée aux soins de Marpha Timoféevna. Le lecteur la connaît ; quant à mademoiselle Moreau, c’était un petit être rabougri, avec des allures et une cervelle d’oiseau. Dans sa jeunesse, elle avait vécu d’une vie très-dissipée, et, sur ses vieux jours, il ne lui restait que deux passions, la gourmandise et les cartes. Quand elle était rassasiée, qu’elle ne jouait pas et ne bavardait pas, sa figure présentait, en quelque sorte, l’image du néant ; elle respirait encore et ses yeux regardaient, mais il était aisé de voir qu’aucune idée ne traversait ce cerveau. On ne pouvait pas même l’appeler bonne : on ne saurait dire que les oiseaux sont bons. Était-ce l’effet d’une jeunesse orageuse, ou bien de l’air de Paris qu’elle avait respiré dès son enfance ? Elle était imbue du scepticisme courant, qui s’exprimait ordinairement chez elle par ces paroles : Tout ça, c’est des bêtises. Elle parlait incorrectement le vrai jargon parisien, ne faisait point de commérages et n’avait point de caprices. Que pouvait-on désirer de mieux d’une gouvernante ? Elle avait peu d’influence sur Lise ; d’autant plus grande était l’influence de sa bonne, Agaféa Vlassievna.

Le sort de cette femme était étrange. Elle était née d’une famille de cultivateurs. On l’avait mariée, à seize ans, avec un paysan ; mais elle se distinguait d’une manière tranchée de ses pareilles. Son père, qui avait été staroste pendant une vingtaine d’années et avait fait des économies, l’avait beaucoup gâtée. Elle avait été d’une beauté remarquable et d’une grande élégance, renommée dans les environs, pleine d’esprit, belle parleuse, sûre d’elle-même. Son maître, Dmitri Pestoff, père de Maria Dmitriévna, la vit un jour occupée à vanner ; il causa avec elle et s’en éprit follement. Bientôt elle devint veuve ; Pestoff, quoiqu’il fût marié, n’était pas très-scrupuleux ; il la prit chez lui et l’habilla comme les gens de la maison. Agaféa se mit aussitôt à la hauteur de sa nouvelle position ; on aurait dit qu’elle n’avait jamais vécu autrement. Sa peau blanchit, elle prit de l’embonpoint, ses mains devinrent éblouissantes, sous ses manches de mousseline, comme celles d’une bourgeoise ; le samovar ne quittait pas sa table ; elle ne voulut plus porter que le velours et la soie ; elle dormait sur des coussins de duvet. Cette vie de mollesse dura à peu près cinq ans. – Dmitri Pestoff mourut ; sa veuve, une femme excellente, par égard pour sa mémoire, eut pour elle certains ménagements, et cela lui fut d’autant plus facile, qu’Agaféa ne s’était jamais oubliée envers elle ; néanmoins, elle la maria à un pâtre et la renvoya de la maison. Trois années se passèrent. Pendant une journée brûlante d’été, la dame eut la fantaisie d’entrer dans sa ferme ; Agaféa lui offrit une crème délicieusement fraîche ; son maintien était si humble, elle-même était si soignée dans sa personne, si sereine, si satisfaite de son sort, que sa maîtresse lui octroya son pardon et lui permit l’accès de sa maison ; et, six mois après, elle s’était attachée si fort à elle, qu’elle lui confia son ménage et en fit son économe. Agaféa rentra dans l’exercice de son pouvoir, reprit son embonpoint et blanchit de nouveau ; la confiance de sa maîtresse n’eut pour ainsi dire plus de limites. Ainsi se passèrent cinq autres années. Le malheur s’appesantit encore une fois sur Agaféa. Son mari, qu’elle avait fait monter jusqu’à l’antichambre, se mit à boire, s’absenta de la maison seigneuriale et finit par soustraire des cuillers d’argent, qu’il cacha, jusqu’à bonne occasion, dans le coffre de sa femme. Le vol fut découvert ; on renvoya le mari à ses bêtes, et la femme tomba en défaveur. D’économe, elle devint brodeuse, et défense lui fut faite de porter le bonnet ; elle dut prendre le mouchoir. Agaféa supporta le coup qui la frappait avec une humble résignation qui étonna tout le monde. Elle avait alors plus de trente ans ; ses enfants étaient tous morts, et son mari ne vécut pas longtemps. L’heure était venue de faire un retour sur soi-même. Elle devint taciturne et très-pieuse, se montra assidue aux matines et à la messe, et fit une distribution de ses beaux vêtements. Elle passa quinze ans dans le silence, humble et sage, pleine de déférence envers tout le monde. Si quelqu’un lui parlait durement, elle s’inclinait et remerciait pour la leçon. Sa maîtresse lui avait pardonné depuis longtemps et lui avait rendu sa faveur, en lui plaçant un jour son propre bonnet sur la tête ; mais Agaféa ne voulut point changer de coiffure et garda son humble toilette de couleur sombre ; après la mort de sa maîtresse, elle se fit encore plus humble et plus douce. Le Russe obéit facilement et s’attache volontiers, mais il est difficile d’acquérir son estime ; elle ne se donne pas aisément et à la légère. Tout le monde estimait Agaféa dans la maison ; personne ne songeait aux erreurs du passé ; elles avaient été comme enterrées avec le vieux maître.

En épousant Maria Dmitriévna, Kalitine avait voulu confier le ménage à Agaféa ; mais celle-ci refusa « à cause des séductions ; » il éleva la voix, elle le salua humblement et sortit de la chambre. Kalitine, en homme d’esprit, comprenait les gens ; il comprit Agaféa et ne l’oublia pas. En se fixant à la ville, il la plaça, de son consentement, auprès de Lise, qui n’avait alors que cinq ans. L’air sérieux et le visage sévère de la nouvelle gouvernante intimidèrent d’abord la jeune fille ; mais celle-ci ne tarda pas à se familiariser avec elle, et finit par la prendre en vive affection. C’était, au surplus, une enfant sérieuse. Ses traits avaient la vivacité de ceux de son père, mais elle n’avait rien de ses yeux ; son regard, au contraire, était plein de douceur et de tranquillité réfléchie, ce qui n’est pas commun chez les enfants. Elle n’aimait pas à jouer avec les poupées, ne riait jamais bruyamment ni longtemps. Elle était active, ne s’abandonnait pas facilement à la rêverie, mais était naturellement silencieuse. Quand il lui arrivait de réfléchir, c’était sous l’impression d’une pensée sérieuse, qui se manifestait par les questions qu’elle adressait alors aux personnes plus âgées qu’elle. Elle craignait son père ; le sentiment que lui inspirait sa mère n’avait rien de bien défini ; elle n’était, vis-à-vis d’elle, ni craintive ni caressante ; du reste, elle n’était caressante avec personne, pas même avec Agaféa, bien que ce fût la seule qu’elle aimât. Agaféa ne la quittait jamais, et c’était un curieux spectacle de les voir ensemble, Agaféa, droite et sévère, son tricot à la main, vêtue de noir, coiffée d’un fichu de couleur sombre, le visage amaigri et transparent comme de la cire, mais les traits toujours beaux et expressifs, et l’enfant à ses pieds, sur un tabouret, travaillant aussi, ou bien, les yeux levés, écoutant d’un air sérieux les récits de sa gouvernante. Ce n’étaient pas des contes que lui racontait Agaféa ; elle lui disait d’une voix grave et mesurée l’histoire de la Vierge, des serviteurs de Dieu et des saintes martyres. Elle racontait la vie des saints dans le désert, comment ils se sanctifiaient en souffrant de la faim et de la misère, et comment, sans craindre même les empereurs, ils enseignaient la loi du Christ, comme quoi les oiseaux du ciel leur apportaient la nourriture, et les bêtes féroces les écoutaient. Elle lui disait que le sol arrosé de leur sang se couvrait de fleurs, et la petite fille, qui aimait les fleurs, lui demandait alors si c’était la fleur de la passion. L’accent d’Agaféa était doux et sérieux, et elle partageait l’impression que produisaient ses pieuses paroles. Lise l’écoutait, l’image du Dieu présent et tout-puissant se gravait profondément dans son âme, et la remplissait d’une crainte douce et bénie. Le Christ était ainsi devenu pour elle un hôte bien connu, un être familier comme un parent. Agaféa lui avait appris à prier Dieu. Parfois elle la réveillait de grand matin, l’enveloppait avec soin et la conduisait aux matines. Lise la suivait en marchant sur la pointe des pieds et retenant son haleine. Le froid et le demi-jour du matin, la fraîcheur et le vide de l’église, le secret dont s’enveloppaient ces furtives sorties, le mystérieux retour à la maison, pour se remettre au lit, cet ensemble de circonstances où la désobéissance et l’imprévu se mêlaient à la piété, tout cela faisait impression sur la fillette et la remuait jusqu’au fond de son être. Agaféa ne la grondait jamais ; quand elle était mécontente, elle se taisait, et Lise comprenait son silence ; elle s’apercevait même, avec la pénétration de l’enfance, quand Agaféa avait à se plaindre des autres, de Maria Dmitriévna, soit même de Kalitine. Pendant trois ans, Lise était restée confiée à ses soins. Ce fut mademoiselle Moreau qui la remplaça ; mais la frivole Française, avec ses paroles sèches et son exclamation habituelle : Tout ça, c’est des bêtises, ne put chasser du cœur de Lise l’image aimée de la gouvernante. La semence avait déjà des racines trop profondes. Agaféa, bien qu’elle n’eût plus la garde de la jeune fille, était restée dans la maison, où elle la voyait souvent, et celle-ci lui témoignait toujours la même confiance. Agaféa cependant ne resta plus longtemps au logis dès que Marpha Timoféevna vint l’habiter. La sévère importance de l’ancienne servante maîtresse ne pouvait s’accorder avec l’humeur impatiente et volontaire de la vieille dame. Elle s’éloigna sous prétexte de dévotion, et le bruit courut qu’elle s’était retirée dans un couvent. Toutefois, les traces qu’elle avait laissées dans l’âme de Lise ne s’étaient pas effacées. Ainsi que par le passé, Lise allait au service divin comme à une fête ; elle y priait avec une sorte d’ivresse, avec une exaltation contenue et presque honteuse d’elle-même, ce dont Maria Dmitriévna n’était pas peu étonnée. Marpha Timoféevna elle-même, qui ne pesait en rien sur Lise, essaya de modérer cette dévotion et voulut lui défendre de se prosterner aussi souvent, disant que ce sont là des gestes, et non les prières d’une âme élevée. Lise apprenait bien et avec assiduité, mais Dieu ne l’avait pas douée de grandes facultés ni d’un brillant esprit ; elle ne pouvait rien acquérir sans peine. Elle jouait bien du piano, mais Lemm seul savait ce qu’il lui en avait coûté. Elle lisait peu, avait peu d’originalité dans l’expression, mais ses pensées lui appartenaient bien, et elle suivait la voie qu’elle s’était tracée. Et en cela elle ressemblait à son père, qui, lui non plus, ne demandait pas aux autres ce qu’il avait à faire. Elle grandit ainsi paisiblement et atteignit sa dix-neuvième année. Elle était pleine de charmes sans qu’elle s’en doutât. Chacun de ses mouvements trahissait une grâce ingénue et un peu gauche. Sa voix avait le timbre argentin et pur de la jeunesse ; le plus léger sentiment de plaisir appelait sur ses lèvres un aimable sourire, et ajoutait un vif éclat et une secrète tendresse à ses doux regards. Attentive à n’offenser personne, d’un cœur bon et vertueux, elle aimait tout le monde, sans marquer de préférence pour personne. À Dieu seul elle avait voué toutes les ardeurs de son âme, toutes ses affections, tout son amour. Lavretzky, le premier, était venu troubler le calme intérieur de cette existence.

Telle était Lise.

XXXV

Le jour suivant, à midi, Lavretzky prit le chemin de la maison des Kalitine. Sur la route, il rencontra Panchine à cheval, qui le dépassa au grand galop, en enfonçant son chapeau sur ses yeux. Lavretzky ne fut pas reçu chez les Kalitine ; c’était la première fois depuis qu’il les connaissait. Maria Dmitriévna sommeillait, disait le domestique, madame avait mal à la tête. Quant à Marpha Timoféevna, elle était sortie avec la jeune fille. Lavretzky erra dans les alentours du jardin, dans le vague espoir de rencontrer ; Lise mais il ne vit personne. Deux heures après, il retournait à la maison et recevait la même réponse, que le domestique accompagnait d’un regard sournois. Il lui parut inconvenant de se présenter une troisième fois dans la même journée, et il se décida à aller à Wassiliewskoé, où, de toute façon, ses occupations le réclamaient. Chemin faisant, il formait des plans plus beaux les uns que les autres ; mais, arrivé au village, la tristesse s’empara de lui. Il se mit à causer avec Antoine ; le malheur voulut que le vieillard eût aussi, ce jour-là, les idées noires. Il lui conta comme quoi Glafyra Pétrowna, avant sa mort, s’était mordu la main ; et, après un moment de silence, il ajouta en soupirant : « Tout homme, mon cher maître, est condamné à se dévorer lui-même. » – Il était déjà tard lorsque Lavretzky reprit le chemin de la ville. Les mélodies de la nuit lui revinrent à la mémoire ; l’image de Lise se dressa devant lui dans toute sa grâce naïve ; la pensée qu’il était aimé le remplissait d’émotion, et il arriva enfin à sa petite maison, l’esprit plus calme et heureux.

La première chose qui le frappa, en entrant dans l’antichambre, fut une odeur de patchouli, qu’il détestait : sur le plancher, gisaient des caisses de voyage, des malles. La figure de son valet de chambre, qui s’était précipité à sa rencontre, lui parut singulière. Sans se rendre compte de ses impressions, il passa le seuil du salon… Du divan où elle était étendue, une femme en robe noire à volants se souleva languissamment pour venir à sa rencontre. Sur son pâle visage, elle tenait un mouchoir élégamment brodé ; elle fit quelques pas en avant, et, inclinant avec grâce sa jolie tête, elle se laissa tomber à ses pieds. C’est alors seulement qu’il la reconnut ; c’était sa femme ! Sa respiration s’arrêta, et il n’eut que le temps de s’appuyer contre le mur.

– Théodore, ne me repoussez pas ! dit-elle en français.

Et sa voix, comme la lame froide d’un poignard, pénétrait dans son cœur. Il la regardait sans comprendre, et pourtant il remarqua aussitôt qu’elle avait le teint plus blanc et les joues plus pleines que jamais.

– Théodore, continuait-elle en relevant de temps en temps les yeux et en feignant de tordre ses doigts effilés, aux ongles roses et polis, Théodore, je suis coupable ; je dirai plus, je suis criminelle : mais, écoutez-moi, le remords me poursuit ! Je suis à charge à moi-même, je ne puis supporter plus longtemps ma position. Combien de fois j’ai pensé à m’adresser à vous ! mais je craignais votre colère. Je me suis décidée à rompre avec le passé. Puis j’ai été si malade, ajoutait-elle en passant sa main sur son front et ses joues… J’ai profité du bruit qu’on avait fait courir de ma mort, et j’ai tout quitté… Je ne me suis arrêtée ni jour ni nuit, j’avais hâte d’être ici ; longtemps, j’ai hésité avant d’oser paraître à vos yeux… Je m’y suis résolue enfin en me rappelant votre intarissable bonté. J’ai su votre adresse à Moscou, et je suis venue ! Croyez-moi, continua-t-elle en se relevant doucement, et s’asseyant sur le bord d’un fauteuil, j’ai souvent songé à la mort, et j’aurais eu assez de courage pour me la donner, si la pensée de ma fille, de mon Adda ne m’avait arrêtée. Elle est ici, elle dort dans la chambre voisine, pauvre enfant ! elle est fatiguée, vous la verrez… ; elle, au moins, elle est innocente à vos yeux… et moi, je suis si malheureuse, si malheureuse ! s’écria-t-elle en fondant en larmes.

Lavretzky revint enfin à lui ; il se détacha lentement de la muraille contre laquelle il était appuyé, et se tourna vers la porte.

– Vous vous éloignez, s’écria sa femme avec désespoir, vous vous éloignez sans me dire un mot, sans me faire un reproche ! Ce mépris m’accable. C’est affreux !

Lavretzky s’arrêta.

– Que me voulez-vous ? dit-il d’une voix éteinte.

– Rien, rien, s’écria-t-elle avec vivacité ; je sais, je n’ai le droit de rien exiger, je ne suis pas une insensée, je n’espère rien, je n’ose compter sur votre pardon ! J’ose seulement vous supplier de me dire ce que je dois faire. Où dois-je vivre ? Comme une esclave, je remplirai vos ordres, quels qu’ils soient.

– Je n’ai pas d’ordres à vous donner, répondit Lavretzky avec le même accent ; vous le savez, tout est fini entre nous, et maintenant plus que jamais. Vous pouvez vivre où vous voudrez, et si vous avez trop peu de votre pension…

– Oh ! ne prononcez pas des paroles aussi cruelles, interrompit-elle ; ayez pitié de moi… du moins en faveur de cet ange.

Et en disant cela, elle s’élança dans l’autre chambre et revint tenant dans ses bras une petite fille très-artistement attifée. De belles boucles blondes tombaient sur sa jolie figure rose et sur ses grands yeux encore tout endormis ; elle souriait et fermait à demi ses paupières en regardant la lumière, et appuyant sa petite main au cou de sa mère.

– Adda, vois, c’est ton père, dit madame Lavretzky en écartant les boucles qui couvraient les yeux de l’enfant et en l’embrassant avec force, prie-le avec moi.

– C’est là papa ? marmotta la petite en grasseyant.

– Oui, mon enfant, n’est-ce pas que tu l’aimes ?

Lavretzky ne put y tenir.

– Dans quel mélodrame, dit-il, y a-t-il une scène semblable ?

Et il sortit de la chambre. Madame Lavretzky resta quelque temps immobile ; puis, haussant légèrement les épaules, elle saisit la petite, la porta dans une autre chambre, la déshabilla et la mit au lit. Puis elle s’assit près de la lampe, prit un livre, attendit environ une heure et se coucha.

– Eh bien, madame ? lui demanda en la délaçant sa femme de chambre, soubrette parisienne.

– Eh bien, Justine, répondit-elle, il a bien vieilli, mais il semble être toujours aussi bon que par le passé. Donnez-moi mes gants pour la nuit, préparez pour demain ma robe montante, la grise, et surtout n’oubliez pas les côtelettes de mouton pour Adda. Il sera peut-être difficile d’en trouver ici ; mais enfin, il faut tâcher qu’on s’en procure.

– À la guerre comme à la guerre ! répondit Justine.

Et elle éteignit la bougie.

XXXVI

Pendant plus de deux heures, Lavretzky erra dans les rues de la petite ville d’O***. Il se souvint de la nuit où il avait erré naguère dans les environs de Paris : son cœur se serrait, et dans son cerveau malade se heurtaient mille idées sinistres et mauvaises : « Elle vit ! elle est ici ! » murmurait-il avec un accent d’étonnement toujours croissant. Il sentait qu’il perdait Lise pour toujours. La rage le suffoquait, le coup qui le frappait était trop soudain ; comment avait-il pu si légèrement ajouter foi aux commérages d’un feuilleton, à un chiffon de papier ? Mais enfin, pensait-il, si je n’y avais pas cru, quelle serait maintenant la différence ? Je ne saurais pas que Lise m’aime, et elle ne s’en douterait pas non plus. Il ne pouvait chasser de sa pensée la physionomie, la voix, le regard de sa femme, et il se maudissait lui-même et l’univers entier.

En proie à une horrible torture, il vint au milieu de la nuit chez Lemm. Longtemps il ne put se faire entendre ; enfin, à la fenêtre, parut la tête du vieillard en bonnet de nuit ; son visage ridé et maussade n’avait plus rien de cette figure d’artiste, toute rayonnante d’inspiration et d’enthousiasme, qui, vingt-quatre heures auparavant, tenait Lavretzky sous l’empire de son regard souverain.

– Que voulez-vous ? demanda-t-il. Je ne puis jouer toutes les nuits ; je viens de prendre de la tisane.

Pourtant, les traits de Lavretzky devaient avoir une expression bien étrange, car le vieillard, posant la main au-dessus de ses yeux et après avoir jeté sur lui un regard attentif, le fit entrer aussitôt. Une fois dans la chambre, Lavretzky s’affaissa sur une chaise ; le vieillard se posa devant lui, rapprocha les pans de sa vieille robe de chambre bigarrée, et se recoquilla en mâchonnant ses lèvres.

– Ma femme est arrivée, dit Lavretzky en relevant la tête.

Et soudain il partit d’un éclat de rire.

La stupéfaction se peignit sur le visage de Lemm, mais il ne sourit pas ; il se contenta de serrer plus étroitement sur lui les plis de sa robe de chambre.

– Vous ne vous doutez pas, continua Lavretzky, que je m’étais figuré… que j’avais lu dans les journaux… qu’elle n’était plus de ce monde ?

– Ah ! vous avez lu cela ! il n’y a pas si longtemps, n’est-ce pas ? lui demanda Lemm.

– Non, il n’y a pas longtemps.

– Oh ! fit encore le vieillard en relevant les sourcils ; et elle vient d’arriver ?

– Oui. Elle est chez moi…, et moi… je suis bien malheureux ! s’écria-t-il.

Et il se mit de nouveau à rire.

– Oui, vous êtes malheureux, répéta lentement Lemm.

– Monsieur Lemm, reprit Lavretzky, vous chargeriez-vous de remettre un billet ?

– Hum ! Peut-on savoir à qui ?

– À Lisav…

– Ah ! oui, je comprends. Bien. Et quand faudra-t-il le lui remettre ?

– Demain, aussitôt que possible.

– Hum ! On pourrait envoyer Catherine, ma cuisinière. Non, j’irai moi-même.

– Et vous m’apporterez la réponse ?

– J’apporterai la réponse.

Et le vieillard soupira.

– Oui, mon pauvre jeune ami, reprit-il, vous dites vrai…, vous êtes bien malheureux.

Lavretzky écrivit quelques mots à Lise ; il lui annonçait l’arrivée de sa femme, lui demandait une entrevue ; puis il se jeta sur un petit canapé, le visage contre le mur. Quant au vieillard, il se recoucha. Il se tournait sans cesse dans son lit, toussant et avalant quelques gorgées de tisane.

Lorsqu’il fit grand jour, ils se regardèrent tous deux d’un air singulier. Lavretzky, en ce moment, aurait voulu se tuer. Catherine leur apporta du café détestable. Huit heures sonnèrent à la pendule. Lemm prit son chapeau et sortit, en disant qu’il ne donnait habituellement sa leçon chez les Kalitine qu’à dix heures du matin, mais qu’il trouverait un prétexte plausible. Lavretzky se rejeta sur le petit sofa, et, derechef, un rire amer sortit de sa poitrine. Il pensait à sa femme qui l’avait chassé de sa maison ; il se représentait la position de Lise, et fermait les yeux en jetant, par un geste désespéré, ses bras au-dessus de sa tête.

Enfin Lemm revint, rapportant un chiffon de papier sur lequel Lise avait tracé au crayon ce peu de mots : « Nous ne pouvons nous voir aujourd’hui ; peut-être demain soir. Adieu. » Lavretzky remercia Lemm d’un ton bref et distrait, et retourna chez lui.

Il trouva sa femme déjeunant ; Adda, les cheveux bouclés, en petite robe blanche avec des nœuds bleus, mangeait sa côtelette de mouton. Varvara Pavlowna se leva aussitôt, et s’approcha de lui d’un air soumis. Il la pria de le suivre dans son cabinet, ferma la porte et commença à marcher d’un pas agité. Quant à elle, elle s’assit, croisa modestement ses mains l’une sur l’autre, et le suivit du regard. Elle avait encore les yeux fort beaux, bien que les paupières fussent peintes. Longtemps Lavretzky ne put proférer une parole ; il sentait qu’il n’était pas maître de lui-même ; il voyait bien que sa femme ne le craignait nullement, mais qu’elle se préparait à jouer un évanouissement.

– Écoutez-moi, madame, dit-il d’une voix étranglée et en serrant convulsivement les dents : nous n’avons plus à feindre l’un devant l’autre. Je ne crois pas à votre repentir ; et, même s’il était sincère, revenir à vous et vivre avec vous me serait impossible.

Varvara Pavlowna se mordit les lèvres et plissa sa paupière.

– C’est de la répugnance, se dit-elle, c’en est fait ; pour lui, je ne suis plus même une femme.

– C’est impossible, reprit Lavretzky en croisant son paletot. Je ne sais pourquoi vous m’avez fait l’honneur de venir ici ; probablement, vous n’avez plus d’argent.

– Hélas ! vous m’offensez, murmura-t-elle.

– En fin de compte, madame, pour mon malheur, vous êtes toujours ma femme ; je ne puis donc pas vous chasser de chez moi. Voici ce que je viens vous proposer : vous pouvez, aujourd’hui même, si cela vous plaît, aller demeurer à Lavriki. Vous le savez, la maison est jolie ; vous y aurez tout ce qui vous sera nécessaire en sus de votre pension… consentez-vous ?

Varvara Pavlowna porta à ses yeux son mouchoir brodé.

– Je vous ai déjà dit, fit-elle la lèvre tremblante, que je consens à tout ce qu’il vous conviendra de m’imposer. Mais, pour cette fois, vous me permettez du moins de vous remercier pour votre extrême générosité.

– Trêve de remercîments, je vous en supplie, dit-il avec impatience. Ainsi, dit Lavretzky en se rapprochant de la porte, je puis compter…

– Dès demain, je serai à Lavriki, répondit Varvara Pavlowna en se levant respectueusement de son fauteuil. Mais, Fédor Ivanowitch (elle ne disait plus Théodore), que voulez-vous ? je sais que je n’ai point encore mérité mon pardon… puis-je du moins espérer qu’avec le temps…

– Eh ! mon Dieu, Varvara Pavlowna, interrompit-il, vous êtes une femme d’esprit, mais moi non plus, je ne suis pas un imbécile. Je le sais, mon pardon vous est parfaitement indifférent. Je vous ai pardonné depuis longtemps, mais il y a entre nous un abîme.

– Je saurai me soumettre, répliqua-t-elle en baissant la tête. Je n’ai point oublié ma faute ; je n’aurais même pas été surprise que la nouvelle de ma mort vous eût fait plaisir, dit-elle avec douceur, en montrant de la main le numéro du journal que Lavretzky avait oublié sur la table.

Lavretzky tressaillit : le feuilleton était marqué au crayon. Varvara Pavlowna le regarda d’un air encore plus humble. Elle était très-belle en ce moment. Sa robe grise dessinait admirablement sa taille flexible, une taille de jeune fille ; son cou mince et délicat, encadré dans un petit col bien blanc, sa poitrine soulevée par une respiration régulière, aisée, ses bras sans bracelets, ses mains sans bagues, toute sa personne, enfin, depuis les cheveux ondés jusqu’au bout de la bottine qu’elle laissait voir, tout en elle trahissait un art exquis. Lavretzky l’enveloppa d’un regard de haine, il eut grand’peine à se retenir de crier brava ! à cette comédienne. Il se sentait capable de l’assommer sur place. Il sortit. Une heure après, il courait sur la route de Wassiliewskoé, et deux heures ne s’étaient pas écoulées que Varvara Pavlowna, s’étant fait amener le meilleur équipage de l’endroit, mit un simple chapeau de paille à voilette noire, un mantelet bien simple, confia Adda aux soins de Justine et se fit conduire à la maison des Kalitine. En questionnant les gens de la maison, elle apprit que son mari y allait tous les jours.

XXXVII

Le jour de l’arrivée de madame Lavretzky dans la ville d’O*** fut un triste jour pour son mari, un jour bien pénible pour Lise. Avant qu’elle n’eût encore salué sa mère, elle entendit le galop d’un cheval, et vit avec un secret effroi Panchine qui entrait dans la cour.

« Il vient de si bonne heure, pensa-t-elle, pour avoir une explication définitive. » Et elle ne se trompait point : après être resté quelques instants dans le salon, il lui fit la proposition de venir avec lui dans le jardin, et là il demanda une réponse explicite. Lise prit son grand courage et lui déclara qu’elle ne pouvait pas l’épouser. Il l’écouta jusqu’au bout, en l’examinant à la dérobée, et enfonçant son chapeau sur les yeux, il lui demanda poliment, mais en changeant de ton, si c’était une décision irrévocable, et si lui-même n’avait pas fourni involontairement l’occasion d’un pareil changement dans ses idées. Puis, portant sa main à ses yeux, il poussa un profond soupir et retira sa main.

– Je n’ai point voulu suivre le chemin battu, dit-il d’une voix sourde ; j’ai voulu trouver une compagne suivant le penchant de mon cœur. – Mais il semble que cela soit impossible ! Adieu, mes rêves !

Il salua jusqu’à terre et rentra dans la maison.

Lise comptait le voir partir sur-le-champ, mais il alla chez Maria Dmitriévna, et resta près d’une heure chez elle. En sortant, il dit à Lise :

– Votre mère vous appelle ; adieu à jamais !

Il s’élança sur son cheval et partit ventre à terre. Lise trouva sa mère en larmes ; Panchine lui avait appris son malheur.

– Tu veux donc me faire mourir ? dit la pauvre veuve pour commencer ses doléances. À quoi songes-tu donc ? Pourquoi le refuser ? N’est-il pas un excellent parti pour toi ? Il est gentilhomme de la Chambre, il n’est point intéressé ; à Pétersbourg, il pourrait épouser une demoiselle d’honneur. Et moi qui espérais de toute mon âme… Mais, dis-moi donc, depuis quand es-tu changée à son égard. Ce sinistre nuage n’a point éclaté de lui-même ? quel vent l’a poussé ? Serait-ce par hasard ce nigaud ?… Un joli conseiller que tu as trouvé là. Et lui, l’excellent jeune homme, comme il est respectueux dans sa douleur et plein de délicatesse ! Il a promis de ne pas m’abandonner ! Ah ! je le sens, je ne pourrai le supporter. Je commence à avoir horriblement mal à la tête !… Envoie-moi ma femme de chambre. Tu me tueras si tu ne reviens pas à d’autres sentiments, entends-tu ?

Après lui avoir dit deux ou trois fois qu’elle était une ingrate, elle la congédia. Lise regagna sa chambre, mais elle n’avait pas encore eu le temps de se remettre de son explication avec Panchine et avec sa mère, lorsqu’un nouvel orage éclata sur sa tête, et il venait du côté où elle l’attendait le moins. Marpha Timoféevna entra dans sa chambre et rejeta la porte derrière elle. La figure de la vieille dame était pâle, son bonnet de travers ; ses yeux brillaient, ses mains et ses lèvres tremblaient. Lise resta atterrée ; jamais elle n’avait vu sa tante, cette femme si spirituelle et si raisonnable, dans un semblable état.

– Très-bien, mademoiselle, dit-elle d’une voix entrecoupée et tremblante, très-bien, mademoiselle. Où as-tu appris cela ?… Donne-moi donc de l’eau, je ne puis parler.

– Calmez-vous, ma tante, qu’avez-vous ? lui dit Lise en lui présentant un verre d’eau ; mais vous-même vous n’aimiez pas M. Panchine.

Marpha Timoféevna posa le verre.

– Je ne puis boire, dit-elle, je briserais mes dernières dents ! Il est bien question de Panchine ! Pourquoi parler de Panchine ? dis-moi plutôt qui t’a appris à donner la nuit des rendez-vous, hein !

Lise pâlit.

– N’essaye pas de nier : la petite Schourotschka a tout vu, m’a tout raconté. Je lui ai défendu de bavarder, mais elle ne ment pas.

– Je ne m’en défends pas, ma tante, répondit Lise d’une voix à peine intelligible.

– Ah ! c’est donc ainsi : tu lui as donné un rendez-vous à ce vicieux pécheur, à ce vieil hypocrite ?

– Non !

– Comment, non ?

– Je suis descendue dans le salon pour prendre un livre ; il était au jardin et m’a appelée.

– Et tu y es allée ? C’est admirable ! Mais tu l’aimes donc ?

– Oui, répondit Lise d’une voix éteinte.

– Mon Dieu, elle l’aime !

Marpha Timoféevna arracha son bonnet.

– Elle l’aime, un homme marié ! ah ! elle l’aime !

– Il m’avait dit…, commença Lise.

– Que t’a-t-il dit, ce beau monsieur ?

– Il m’a dit que sa femme était morte.

Marpha Timoféevna se signa.

– Que Dieu veuille avoir son âme, murmura-t-elle ; c’était une petite femme bien nulle. Mais n’en disons pas de mal. Ainsi il est veuf. Allons, je le vois, il est capable de tout : il a fait mourir une femme, et il lui en faut déjà une autre ; avec ses airs de sainte nitouche ! Sais-tu bien, ma chère, qu’au temps où j’étais jeune une pareille conduite se payait cher ? Ne te fâche pas contre moi, mon enfant : il n’y a que les imbéciles qui se fâchent contre la vérité. Je lui ai fait refuser ma porte aujourd’hui. Je l’aime, mais jamais je ne lui pardonnerai ce qu’il a fait. Tiens, tiens, il est veuf ! Donne-moi donc de l’eau… Et quant à avoir renvoyé Panchine avec un pied de nez, je t’en estime davantage ; mais seulement, je t’en prie, ne reste pas à causer la nuit avec cette race de bouc ! Ne cherche pas à me désarmer, tu n’y réussiras pas : car je ne sais pas seulement caresser, je sais aussi mordre ! Tiens ! il est veuf.

Marpha Timoféevna sortit, et Lise s’assit dans un coin et se mit à pleurer ; son âme se gonflait d’amertume ; elle ne méritait pas une si grande humiliation. Pour elle, l’amour ne s’annonçait pas sous de joyeux auspices. Depuis la soirée de la veille, elle pleurait pour la seconde fois. Ce sentiment nouveau avait à peine eu le temps d’éclore dans son cœur, et déjà elle l’avait chèrement payé. Un regard étranger avait, sans ménagement, pénétré le mystère de sa vie intime. Elle avait honte, elle souffrait amèrement, mais elle n’avait ni doute ni crainte, et Lavretzky ne lui en était que plus cher. Naguère, elle était pleine d’hésitation au milieu des idées diverses dont elle était assaillie, et elle ne se comprenait pas elle-même. Mais après cette entrevue de la nuit, après ce baiser, elle ne pouvait plus douter, elle sentait qu’elle aimait, et elle se mit à aimer d’un cœur droit et sérieux : elle se donna pour toute sa vie et de toute son âme. Elle ne craignait plus les menaces, elle sentait qu’aucune violence ne saurait briser les liens qu’elle avait formés.

XXXVIII

Maria Dmitriévna fut bien troublée quand on vint lui annoncer la visite de madame Lavretzky. Elle ne savait même pas si elle devait la recevoir ; elle craignait d’offenser Fédor Ivanowitch. Enfin, la curiosité prit le dessus. « Au bout du compte, pensa-t-elle, elle est ma parente. » Et, s’enfonçant dans son grand fauteuil, elle dit au domestique de faire entrer. Quelques minutes après, la porte s’ouvrait. Varvara Pavlowna s’approcha d’elle d’un pas rapide et léger, et, sans lui donner le temps de se lever de son fauteuil, elle s’inclina presque jusqu’à ses pieds.

– Merci, merci, ma tante, dit-elle en russe d’une voix douce et émue, merci ! Je ne comptais pas sur tant d’indulgence ; vous êtes bonne comme un ange.

En prononçant ces paroles, Varvara Pavlowna saisit soudain la main de Maria Dmitriévna, et, en la serrant légèrement entre ses gants Jouvin, couleur gris-perle, elle la porta à ses lèvres vermeilles. Maria Dmitriévna perdit complétement la tête en voyant à ses pieds une femme aussi belle et aussi bien mise. Elle ne savait plus ce qu’elle avait à faire ; elle aurait voulu retirer sa main, elle aurait voulu la faire asseoir, elle aurait voulu lui dire enfin quelque chose de bienveillant, et finit par se soulever et la baiser sur son front lisse et parfumé. Madame Lavretzky s’épanouit sous ce baiser.

– Bonjour, bonjour, dit Maria Dmitriévna ; certainement, je ne m’attendais pas… je ne croyais pas… enfin, je suis contente de vous voir ; vous comprenez…, je ne puis être juge entre mari et femme…

– Mon mari a raison en tout, interrompit Varvara ; seule, je suis coupable.

– Ce sont là des sentiments bien louables, ma chère nièce, dit Maria Dmitriévna, très-louables… Êtes-vous arrivée depuis longtemps ? l’avez-vous vu ? Mais, asseyez-vous donc, je vous prie.

– Je suis arrivée seulement depuis hier, répondit Varvara Pavlowna en s’asseyant humblement sur le bord de la chaise ; j’ai vu mon mari, je lui ai parlé.

– Ah ! vous lui avez parlé ; eh bien, qu’a-t-il dit ?

– Je craignais que mon arrivée si imprévue n’éveillât sa colère ; mais il ne m’a pas repoussée… c’est-à-dire… il n’a pas…

– Je comprends, dit tout bas Maria Dmitriévna : il est un peu bourru, mais son cœur est bon…

– Fédor Ivanowitch ne m’a point pardonné ; il n’a pas voulu m’entendre… mais il a été assez bon pour me fixer Lavriki comme habitation.

– Ah ! vraiment ! c’est un beau domaine.

– Dès demain je vais m’y établir, pour me conformer à sa volonté ; mais j’ai cru de mon devoir, avant tout, de me présenter chez vous.

– Je vous en suis très-reconnaissante, ma chère, il ne faut jamais oublier ses parents. Je m’étonne, savez-vous, que vous parliez encore si bien le russe ! C’est étonnant.

Varvara Pavlowna poussa un soupir.

– Je suis restée trop longtemps à l’étranger, je le sais ; mais mon cœur, croyez-le bien, est resté toujours russe, et je n’ai pas oublié ma patrie.

– C’est bien, très-bien. Cela vaut mieux que toute chose… Et puis, croyez à ma vieille expérience, la patrie avant tout… Ah ! quelle jolie mantille vous avez là ! Montrez-la-moi, de grâce.

– Elle vous plaît ?

Et Varvara Pavlowna l’ôta précipitamment de ses épaules.

– Elle est très-simple, de chez madame Baudran.

– On le voit tout de suite ! De chez madame Baudran ! Comme elle est jolie, et quel goût ! Je suis sûre que vous avez apporté avec vous une foule de choses ravissantes ; comme je voudrais les voir !

– Toute ma toilette est à votre service, chère tante ; si vous voulez, je puis montrer différentes choses nouvelles à votre femme de chambre ; la mienne est de Paris et excellente ouvrière.

– Vous êtes trop bonne, ma chère, mais vraiment j’ai conscience.

– Conscience… ! répéta d’un ton de reproche Varvara Pavlowna. Voulez-vous me rendre heureuse ? Disposez de moi comme il vous plaira.

Maria Dmitriévna s’épanouit.

– Vous êtes charmante, lui dit-elle ; mais pourquoi donc n’ôtez-vous pas vos gants et votre chapeau ?

– Quoi ! vous permettriez… ? dit-elle en joignant les mains.

– Certainement ; vous dînez avec nous, j’espère… Je… je vous ferai faire connaissance avec ma fille…

Maria Dmitriévna dit cela en se troublant un peu. Puis elle en prit son parti, et elle ajouta :

– Ma fille n’est pas très-bien aujourd’hui, vous l’excuserez.

– Oh ! ma tante, comme vous êtes bonne ! s’écria Varvara Pavlowna en portant son mouchoir à ses yeux.

Le petit cosaque annonça M. Guédéonofski. Le vieux bavard entra en souriant et en faisant de grands saluts à droite et à gauche. Maria Dmitriévna le présenta à madame Lavretzky. Il fut d’abord très-embarrassé ; mais Varvara Pavlowna prit avec lui des airs de coquetterie respectueuse, qui lui firent monter le rouge jusqu’aux oreilles ; dès lors les commérages et les amabilités coulèrent de source. Varvara Pavlowna l’écoutait en retenant un sourire, et petit à petit elle prit part à la conversation. Elle parla modestement de Paris, de ses voyages de Baden, fit rire deux ou trois fois Maria Dmitriévna, et chaque fois se reprit en soupirant, comme si elle se reprochait une intempestive gaieté ! Elle demanda la permission d’amener Adda ; et ayant ôté ses gants, elle montrait de ses doigts effilés où l’on portait maintenant les volants sur les robes, les ruches, les choux, etc., etc. Elle promit d’apporter un flacon de parfum nouveau, essence Victoria, et se réjouit comme une enfant, quand Maria Dmitriévna consentit à accepter ce petit présent. Elle versa quelques larmes en racontant le sentiment délicieux avec lequel elle avait entendu le son des cloches russes ! Il l’avait remuée jusqu’au fond du cœur.

En ce moment Lise entra.

Depuis le matin, depuis l’instant où, toute glacée d’effroi, elle avait lu la lettre de Lavretzky, Lise se préparait à cette entrevue : elle pressentait qu’elle devait la voir ; elle résolut de ne pas l’éviter, afin de châtier ses espérances criminelles, comme elle les nommait. Elle sentait que sa vie était brisée ; en moins de deux heures ses traits s’étaient amaigris, mais elle n’avait pas versé une larme. – « Je l’ai mérité, pensait-elle en refoulant avec effort des sentiments amers et méchants qui l’effrayaient elle-même. Il faut que j’y aille ! » se dit-elle, dès qu’elle apprit l’arrivée de madame Lavretzky. Elle resta longtemps devant la porte du salon avant de se décider à l’ouvrir. Enfin elle franchit le seuil en se disant : « Je suis coupable devant cette femme. » – Elle s’efforça de la regarder en face et de lui sourire. Varvara Pavlowna ne l’eut pas plutôt aperçue, qu’elle se porta à sa rencontre, et s’inclina légèrement devant elle d’un air poli, mais avec une sorte de respect.

– Permettez-moi de me recommander à vous, dit-elle d’une voix insinuante ; votre maman m’a traitée avec tant d’indulgence, que j’espère que vous aussi vous serez bonne pour moi.

L’expression du visage de Varvara Pavlowna, en prononçant ces paroles, son sourire faux, son regard froid et doucereux, les mouvements de ses mains et de ses épaules, sa robe même et tout son être éveillaient chez Lise un tel sentiment de répulsion, qu’elle ne put rien répondre, et dut rassembler toutes ses forces pour lui tendre la main.

– Cette belle demoiselle me méprise, se dit madame Lavretzky en serrant avec force les doigts glacés de Lise.

Et se tournant vers Maria Dmitriévna, elle lui dit à mi-voix :

– Elle est vraiment délicieuse !

Lise rougit légèrement ; elle sentait l’ironie et l’insolence dans la louange, mais elle était décidée à résister à ses impressions ; elle s’approcha de la fenêtre, et se mit à son métier à tapisserie. Varvara Pavlowna était résolue à ne pas lui laisser de trêve ; elle s’approcha d’elle, faisant l’éloge de son goût et de son habileté. Le cœur de Lise battait fort et douloureusement ; elle put à peine se maîtriser et rester à sa place. Il lui semblait que Varvara Pavlowna savait tout et la tournait sournoisement en ridicule. Heureusement, M. Guédéonofski interpella Varvara Pavlowna, et détourna ainsi l’attention générale. Lise se plia sur son ouvrage, et se mit à observer madame Lavretzky à la dérobée : « Et il a aimé cette femme ! » se disait-elle.

Elle s’efforça pourtant de chasser Théodore de sa pensée. Elle craignait de perdre l’empire qu’elle avait jusque-là conservé sur elle-même, elle sentait sa tête s’égarer.

Maria Dmitriévna parla musique.

– J’ai entendu dire, ma chère nièce, que vous étiez une véritable artiste.

– Il y a longtemps que je n’ai rien joué, répondit Varvara Pavlowna en se mettant aussitôt au piano, et en faisant courir ses doigts rapides sur les touches. Ordonnez-vous ?

– Je vous en prie !

Varvara Pavlowna joua en maître une étude brillante et difficile de Hertz. Elle avait beaucoup de force et d’agilité.

– Sylphide ! s’écria Guédéonofski.

– Admirable ! extraordinaire ! ajouta Maria Dmitriévna. Je vous l’avoue, Varvara Pavlowna, continua-t-elle en l’appelant pour la première fois par son nom, vous m’étonnez ; vous pourriez donner des concerts. Nous avons ici un musicien, un vieil Allemand, un original, mais un homme fort instruit : il donne des leçons à Lise. Celui-là deviendra fou en vous écoutant.

– Mademoiselle Lise est aussi musicienne ? demanda Varvara Pavlowna en tournant légèrement la tête vers elle.

– Oui, elle ne joue pas mal, et elle aime la musique ; mais qu’est-ce que cela en comparaison de votre talent ? Nous avons encore ici un jeune homme ; il faut que vous fassiez sa connaissance. C’est un artiste dans l’âme ; il compose même très-joliment. Celui-là saura vous apprécier.

– Un jeune homme ! un artiste ! quelque pauvre musicien sans doute ?

– Mon Dieu ! non, c’est un de nos premiers élégants, et non-seulement dans notre ville, mais à Pétersbourg ; il est gentilhomme de la chambre, reçu dans la meilleure société ; vous avez sûrement entendu parler de lui ? M. Panchine est ici en mission du gouvernement. Oh ! c’est un ministre en herbe.

– Est-il artiste ?

– Artiste dans l’âme, vous dis-je ; et si aimable ! Vous le verrez. Il vient chez nous souvent. Je l’ai engagé pour ce soir. Ah ! j’espère qu’il viendra ! ajouta-t-elle en appuyant sur la phrase avec un léger soupir et un sourire plein d’amertume.

Lise comprit le sens de ce sourire ; mais elle était trop préoccupée d’autre chose pour y prêter grande attention.

– Et il est jeune ? dit Varvara Pavlowna en modulant légèrement.

– Vingt-huit ans, et d’un extérieur charmant ; un jeune homme accompli.

– On peut dire un jeune homme modèle, ajouta M. Guédéonofski.

Varvara Pavlowna se mit à jouer tout à coup une valse bruyante de Strauss, qui commençait par un trille si rapide que Guédéonofski en tressaillit. Au beau milieu de la valse, elle passa tout à coup à un motif triste, mélancolique, et finit par l’air de la Lucia, Fra poco ; elle venait de comprendre que la musique gaie ne convenait pas à sa position. L’air de Lucia, dont elle accentuait vivement les notes mineures, toucha infiniment Maria Dmitriévna.

– Quelle âme ! dit-elle tout bas à Guédéonofski.

– Sylphide ! sylphide ! répéta celui-ci en levant les yeux au ciel.

Vint l’heure du dîner. Marpha Timoféevna descendit lorsque la soupe était déjà servie. Elle reçut madame Lavretzky très-sèchement, ne répondit qu’à demi-mots à ses amabilités, et ne fit plus attention à elle. Varvara Pavlowna comprit bientôt qu’elle ne pourrait rien sur cette vieille et cessa de s’en occuper. Maria Dmitriévna, au contraire, redoubla de prévenances pour sa nièce ; l’impolitesse de sa tante la contrariait. Du reste, Marpha Timoféevna ne boudait pas seulement Varvara Pavlowna, elle tenait aussi rigueur à Lise. Les yeux animés, elle restait roide comme une pierre, pâle, jaune, les lèvres serrées, et ne mangeait pas. Lise semblait calme ; tout sentiment l’avait abandonnée ; l’inertie du condamné était entrée dans son cœur.

À dîner, Varvara Pavlowna parla peu ; elle semblait émue, et ses traits respiraient une mélancolie modeste. Seul, Guédéonofski animait un peu la conversation par ses anecdotes, quoique de temps en temps il regardât d’un air craintif Maria Dmitriévna en toussant de cette toux embarrassée qui lui arrivait toujours lorsque en sa présence il se permettait un mensonge. Cette fois, elle le laissait dire. Après le dîner, on découvrit que Varvara Pavlowna aimait passionnément à jouer à la préférence. Cela plut tellement à Maria Dmitriévna, et elle en fut si touchée qu’elle se dit à part soi : Quel imbécile doit être ce Fédor Ivanowitch, pour n’avoir pas su apprécier une femme comme celle-là !

Elle vint donc s’asseoir à la table de jeu où était déjà placé Guédéonofski ; et Marpha Timoféevna emmena Lise chez elle, en lui disant qu’elle n’avait pas figure humaine, et qu’elle devait avoir bien mal à la tête.

– Oui, oui, elle a bien mal à la tête, dit Maria Dmitriévna en se tournant vers madame Lavretzky, et en roulant ses yeux ; j’ai souvent aussi d’horribles migraines qui…

– Vraiment ! dit Varvara Pavlowna.

Lise entra dans la chambre de sa tante et, à bout de force, elle s’affaissa sur une chaise. Marpha Timoféevna la contempla longtemps en silence. Puis elle s’agenouilla devant elle, et se mit, toujours silencieusement, à lui baiser alternativement les deux mains. Lise s’inclina vers elle, rougit et fondit en larmes. Mais elle ne releva pas Marpha Timoféevna, elle ne retira pas ses mains ; elle sentait qu’elle n’avait pas le droit de les retirer, qu’elle n’avait pas le droit d’empêcher la pauvre vieille de lui exprimer son repentir, son affection, de lui demander pardon pour ses paroles de la veille ; et Marpha Timoféevna ne pouvait se lasser de baiser ses petites mains si pâles et si faibles. Toutes deux pleuraient sans rien dire ; le chat Matros ronflait dans un large fauteuil, à côté d’un tricot interrompu ; la flamme allongée de la lampe qui brûlait devant l’image vacillait à peine, et, blottie derrière la porte de la chambre voisine, Nastasia Carpovna, tenant en main un mouchoir de cotonnade à carreau roulé en pelote, s’essuyait les yeux à la dérobée.

XXXIX

Pendant ce temps, en bas, au salon, on jouait à la préférence. Maria Dmitriévna gagnait, et était de bonne humeur. Un domestique entra et annonça Panchine. Maria Dmitriévna laissa tomber les cartes et s’agita sur son fauteuil ; Varvara Pavlowna la regarda d’un air moqueur, puis dirigea ses regards vers la porte. Panchine parut ; il avait un frac noir boutonné jusqu’en haut, et un grand faux col anglais.

« Il m’en a coûté ; mais, vous voyez, je suis venu. » Voilà ce qu’exprimait son visage rasé de frais et sans l’ombre d’un sourire.

– Que vous arrive-t-il, Voldemar ? s’écria Maria Dmitriévna, jusqu’à présent, vous entriez sans vous faire annoncer.

Panchine ne lui répondit que par un regard, la salua respectueusement, mais ne lui baisa pas la main. Elle le présenta à Varvara Pavlowna ; il recula d’un pas, salua cette dernière avec une égale politesse, mais avec une nuance de grâce et de respect de plus, et vint s’asseoir à la table de jeu.

La partie de préférence se termina bientôt. Panchine demanda des nouvelles de Lisaveta Michailovna ; il apprit qu’elle était souffrante. Il en témoigna du regret ; ensuite il se mit à causer avec Varvara Pavlowna, pesant diplomatiquement sur les mots et accentuant chaque parole, écoutant avec déférence ses réponses jusqu’au bout.

Mais la gravité de son ton diplomatique était sans effet sur Varvara Pavlowna. Elle le regardait en face, gaiement attentive, parlait avec aisance, tandis qu’un rire combattu semblait crisper ses narines délicates. Maria Dmitriévna commença par porter aux nues le talent de la jeune femme. Panchine inclina poliment la tête, autant du moins que le lui permettait son col empesé, disant « qu’il en était à l’avance convaincu, » et entama une conversation où il alla presque jusqu’à parler de M. de Metternich.

Varvara Pavlowna ferma à demi ses yeux de velours, et dit à voix basse :

– Mais vous aussi, vous êtes artiste.

Puis elle ajouta plus bas encore :

– Venez !

Et elle indiqua le piano d’un mouvement de tête.

Cette seule parole, tombée de ses lèvres : « Venez ! » changea en un moment, comme par magie, toute la manière d’être de Panchine. Son air soucieux disparut ; il sourit, s’anima, déboutonna son frac :

– Moi, un artiste, hélas ! dit-il ; mais vous, à ce que l’on dit, vous êtes une artiste véritable.

Et il suivit Varvara Pavlowna au piano.

– Faites-lui chanter sa romance à la lune ! s’écria Maria Dmitriévna.

– Vous chantez ? demanda Varvara Pavlowna, en jetant sur lui un regard lumineux et rapide. Asseyez-vous.

Panchine voulut s’en défendre.

– Asseyez-vous, répéta-t-elle en frappant impérieusement sur le dossier de la chaise.

Il s’assit, toussa, écarta son col, et chanta sa romance.

– Charmant ! murmura Varvara Pavlowna. – Vous chantez très-bien ; vous avez du style. – Recommencez.

Elle fit le tour du piano et se plaça juste en face de Panchine. Il répéta la romance en imprimant à sa voix une vibration déclamatoire. Varvara Pavlowna, accoudée sur le piano et tenant ses blanches mains à la hauteur de ses lèvres, le regardait fixement. Panchine cessa de chanter.

– Charmant ! charmante idée ! dit-elle avec la tranquille assurance d’un connaisseur. Dites, avez-vous écrit quelque chose pour voix de femme, pour mezzo-soprano ?

– Je n’écris presque rien, répondit Panchine. Je ne le fais qu’en passant, dans mes moments perdus… Mais vous, chantez-vous ?

– Oui, je chante.

– Oh ! chantez-nous quelque chose ! s’écria Maria Dmitriévna.

Varvara Pavlowna rejeta la tête en arrière, et, avec la main, écarta ses cheveux de ses joues qui s’étaient colorées.

– Nos voix doivent bien aller ensemble, dit-elle en se retournant vers Panchine. – Chantons un duo. Connaissez-vous Son geloso, ou bien La ci darem la mano, ou Mira la bianca luna ?

– Je chantais autrefois Mira la bianca luna, répondit Panchine, – mais il y a longtemps de cela ; je l’ai oublié.

– Cela ne fait rien ; nous le répéterons à mi-voix. Laissez-moi m’asseoir.

Varvara Pavlowna se mit au piano. Panchine se plaça à côté d’elle. Ils chantèrent le duo tout bas ; Varvara Pavlowna le reprit à divers endroits, puis ils le chantèrent haut, puis ils le répétèrent encore deux fois : Mira la bianca lu… n… na. Varvara Pavlowna n’avait plus la voix fraîche, mais elle savait la manier avec beaucoup d’art. Panchine fut d’abord intimidé ; ses intonations étaient fausses ; il prit bientôt son courage à deux mains, et s’il ne chanta pas d’une manière irréprochable, au moins il remuait les épaules, balançait tout son corps, et levait de temps en temps la main comme un vrai chanteur. Varvara Pavlowna joua deux ou trois petits morceaux de Thalberg, et dit d’un air coquet une romance française. Maria Dmitriévna ne savait plus comment exprimer sa satisfaction ; elle voulut plus d’une fois envoyer chercher Lise ; de son côté, Guédéonofski ne trouvait pas de parole et branlait seulement la tête ; – mais, tout à coup, il bâilla à l’improviste, et eut à peine le temps de mettre la main sur sa bouche. Ce bâillement n’échappa point à Varvara Pavlowna ; elle tourna aussitôt le dos au piano, en ajoutant :

– Assez de musique comme cela ; causons.

Elle croisa les mains.

– Oui, assez de musique, répéta gaiement Panchine.

Et il entama avec elle, en français, une conversation alerte et légère.

– On se croirait dans un salon parisien, se disait Maria Dmitriévna, en écoutant leur conversation pleine de finesse et de détours.

Panchine était dans la jubilation, ses yeux brillaient, ses lèvres souriaient. D’abord, quand il rencontrait le regard de Maria Dmitriévna, il passait la main sur son visage, fronçait le sourcil, et poussait de gros soupirs ; mais bientôt il oublia tout à fait son rôle et s’abandonna sans réserve au plaisir d’une causerie moitié mondaine, moitié artistique. Varvara Pavlowna se montra philosophe accomplie : elle avait réponse à tout ; rien ne l’embarrassait et elle ne doutait de rien ; il était facile de voir qu’elle avait causé souvent et beaucoup avec des hommes d’esprit de nature différente. Paris était le pivot de toutes ses pensées, de tous ses sentiments. Panchine amena la conversation sur la littérature : il se trouva qu’elle-même, aussi bien que lui, n’avait lu que des ouvrages français : George Sand lui inspirait de l’indignation ; elle admirait Balzac tout en le trouvant fatigant ; dans Eugène Sue et Scribe elle voyait des connaisseurs profondément humains ; elle adorait Dumas et Féval ; dans son for intérieur, elle préférait à tous Paul de Kock, mais il va sans dire qu’elle ne prononça pas même son nom. À dire vrai, la littérature l’intéressait médiocrement. Varvara Pavlowna évitait avec soin tout ce qui pouvait même de loin rappeler sa position ; il n’était pas le moins du monde question d’amour dans tout ce qu’elle disait ; au contraire, ses discours respiraient plutôt un certain rigorisme pour les entraînements du cœur, et marquaient le désenchantement et la modestie. Panchine la réfutait ; elle tenait bon… Mais, chose étrange ! pendant qu’elle laissait tomber de ses lèvres des paroles de blâme, souvent impitoyables, le son même de sa voix était caressant et tendre, et ses yeux semblaient dire… Ce que disaient précisément ses beaux yeux, il aurait été difficile de le définir, mais leur langage doux et voilé n’avait rien de sévère. Panchine s’efforçait d’en pénétrer le sens intime, il s’efforçait aussi de faire parler ses regards ; mais il sentait son impuissance ; il avait conscience de l’avantage qu’avait sur lui Varvara Pavlowna, cette lionne venue de l’étranger, cette quasi Parisienne, et devant elle il ne se sentait pas tout à fait maître de lui-même. Varvara Pavlowna avait l’habitude, tout en causant, d’effleurer légèrement la manche d’habit de son interlocuteur ; ces attouchements momentanés troublaient beaucoup Vladimir Nicolaewitch. Varvara Pavlowna possédait l’art d’être bientôt à son aise avec tout le monde ; il ne s’était pas passé deux heures, qu’il semblait déjà à Panchine la connaître depuis une éternité, tandis que Lise, cette même Lise qu’il aimait cependant encore, dont il avait demandé la main la veille, Lise restait pour lui dans l’éloignement et semblait se perdre dans un brouillard. On servit le thé. La conversation prit un tour encore plus intime. Maria Dmitriévna sonna le petit cosaque, et lui ordonna de dire à Lise qu’elle descendît au salon, si sa migraine était dissipée. Au nom de Lise, Panchine se mit à discourir sur l’abnégation et le sacrifice, et à débattre cette question : Qui en est plus capable de l’homme ou de la femme ? Maria Dmitriévna prit feu aussitôt, affirma que la femme en était certes plus capable, déclara qu’elle le prouverait en deux mots, s’embrouilla, et après avoir hasardé une comparaison assez malheureuse, finit par se taire. Varvara Pavlowna prit un cahier de musique, s’en couvrit à moitié le visage, et se tournant vers Panchine, lui dit à demi-voix, un doux sourire sur les lèvres et dans les yeux, tout en grignotant un biscuit :

– Elle n’a pas inventé la poudre, la bonne dame.

Panchine fut un peu surpris et effrayé de la hardiesse de Varvara Pavlowna, mais il ne comprit point combien cette réflexion inattendue trahissait de mépris pour lui-même ; et, oubliant les caresses et l’attachement de Maria Dmitriévna, oubliant les dîners qu’elle lui avait offerts, l’argent qu’elle lui avait prêté en secret, il répondit, le malheureux ! avec un accent et un sourire semblables :

« Je crois bien ! » et pas même « je crois bien ! » mais – « j’crois ben ! »

Varvara Pavlowna lui jeta un regard amical et se leva. Lise parut ; Marpha Timoféevna avait en vain essayé de la retenir ; la jeune fille voulait endurer l’épreuve jusqu’au bout. Varvara Pavlowna alla à sa rencontre ainsi que Panchine, dont la figure reprit aussitôt sa première expression diplomatique.

– Comment va votre santé ? demanda-t-il à Lise.

– Je vais mieux à présent ; merci, répondit-elle.

– Nous autres, nous avons fait un peu de musique ; il est fâcheux que vous n’ayez pas entendu madame Lavretzky. Elle chante admirablement bien, en artiste consommée.

– Venez ici ! s’écria Maria Dmitriévna.

Varvara Pavlowna se leva aussitôt avec la soumission d’un enfant, et s’assit à ses pieds sur un petit tabouret. Maria Dmitriévna ne l’appelait que pour faciliter à Panchine un court entretien avec Lise : elle espérait encore que sa fille se raviserait. Il lui vint de plus une idée en tête, qu’elle voulut tout aussitôt réaliser.

– Savez-vous, dit-elle tout bas à Varvara Pavlowna, je veux essayer de vous réconcilier avec votre mari ; je ne réponds point du succès, mais j’essayerai. Vous savez qu’il a beaucoup d’estime pour moi.

Varvara Pavlowna leva lentement les yeux sur Maria Dmitriévna et croisa les bras avec grâce.

– Vous êtes mon sauveur, ma tante, dit-elle d’une voix triste : je ne sais comment vous remercier de toutes vos bontés ; mais je suis trop coupable devant Théodore Ivanowitch, il ne peut me pardonner.

– Mais… est-ce qu’en effet… ? commença à dire Maria Dmitriévna avec un accent de curiosité.

– Ne me demandez rien, interrompit Varvara Pavlowna en baissant les yeux. J’ai été jeune, inconsidérée… Du reste, je ne veux pas me justifier.

– Cependant, pourquoi ne pas essayer ? Ne vous désespérez pas, répliqua Maria Dmitriévna.

Et elle voulut lui donner une petite tape sur la joue ; mais, jetant un regard sur ses traits, elle fut intimidée.

« Toute modeste qu’elle est, pensa-t-elle, c’est toujours une lionne. »

– Êtes-vous malade ? disait pendant ce temps-là Panchine à Lise.

– Oui ; je ne me porte pas bien.

– Je vous comprends, dit-il après un assez long silence. – Oui, je vous comprends.

– Que voulez-vous dire ?

– Je vous comprends, répéta avec emphase Panchine, qui ne savait trop que dire.

Lise se troubla un moment, mais elle ne tarda pas à prendre vaillamment son parti.

Panchine affectait un air mystérieux ; il se tut en se détournant et en prenant une contenance grave.

– Il me semble toutefois qu’il est déjà onze heures, observa Maria Dmitriévna.

La société comprit et commença à faire ses adieux.

Varvara Pavlowna fut obligée de promettre qu’elle viendrait dîner le lendemain, et qu’elle amènerait avec elle Adda ; Guédéonofski, qui avait failli s’endormir, assis dans son coin, s’offrit pour la reconduire chez elle.

Panchine salua tout le monde avec des façons toutes solennelles. Mais se trouvant sur le perron et mettant Varvara Pavlowna en voiture, il lui serra la main, et lui dit de nouveau :

– Au revoir.

Guédéonofski avait pris place à côté d’elle ; pendant toute la route, elle s’amusa à mettre comme par hasard le bout de son petit pied sur celui de son voisin ; il s’embarrassait, il se confondait en compliments : elle souriait coquettement, et l’agaçait du regard quand le reflet du réverbère de la rue pénétrait dans la voiture.

La valse qu’elle venait de jouer tournoyait encore dans sa tête, et la préoccupait. Quel que fût l’endroit où elle se trouvait, il lui suffisait de se représenter une salle de bal, les lustres, un tournoiement rapide au son de la musique, pour qu’une animation fébrile bouillonnât aussitôt dans son âme ; ses yeux s’allumaient d’un feu intérieur, un sourire errait sur ses lèvres, une certaine grâce lascive semblait se répandre sur toute sa personne.

Arrivée chez elle, Varvara Pavlowna sauta légèrement de voiture, – il n’y a que les lionnes qui sachent sauter ainsi, – se tourna vers Guédéonofski et tout à coup lui éclata de rire au nez.

« C’est une charmante créature – pensait le conseiller d’État, en revenant chez lui, où l’attendait son domestique avec une fiole de baume d’Opodeldoch ; – il est heureux que je sois un homme posé… Seulement pourquoi s’est-elle mise à rire ? »

Marpha Timoféevna passa toute la nuit au chevet de Lise.

XL

Lavretzky resta un jour et demi à Wassiliewskoé, et passa presque tout ce temps à errer sans but dans les environs. Il ne pouvait rester à la même place : le chagrin le rongeait ; il éprouvait tous les tourments d’une passion fougueuse et sans issue. Il se souvint du sentiment dont son âme avait été saisie le lendemain de son arrivée ; il se souvint de ses résolutions d’alors, et s’en voulut à lui-même ; qu’est-ce qui avait pu le détourner de la voie du devoir et du seul but désormais permis à son existence ? C’était encore et toujours la soif de bonheur. « Tu as voulu de nouveau goûter le bonheur d’ici-bas, – se disait-il en se parlant à lui-même, – tu as oublié que c’est là un luxe dans la vie, une faveur imméritée quand par hasard il visite l’homme une fois. – Mais mon bonheur a été incomplet, mensonger, diras-tu. – Eh bien, quels sont tes droits à un bonheur complet et réel ? Regarde autour de toi ! qui donc jouit du bonheur parfait ? Voilà un paysan qui va faucher… peut-être est-il satisfait de son sort ?… Mais voudrais-tu échanger ta position contre la sienne ?… Souviens-toi de ta mère : combien ses vœux étaient modestes, et quelle destinée pourtant lui est échue en partage ! N’es-tu donc venu ici que pour te faire valoir devant Panchine, quand tu lui as dit que tu n’étais revenu en Russie que pour labourer la terre ? Tu es revenu pour courir, au déclin de ta vie, après les jeunes filles ; à peine t’es-tu cru libre et tu as tout oublié ; tu t’es mis à poursuivre ton rêve comme un enfant poursuit un papillon… »

Au milieu de ces réflexions, l’image de Lise s’offrait continuellement à son esprit, et il s’efforçait de l’écarter ; il repoussait en même temps un autre souvenir sans cesse présent à sa mémoire avec ses traits détestés, un souvenir où l’image de la beauté cachait un cœur faux et cruel. Le vieil Antoine s’aperçut que son maître n’était pas dans son assiette ; pendant quelque temps il se borna à soupirer derrière la porte ; enfin il s’enhardit, et, s’approchant de lui, lui proposa de prendre quelque chose de chaud. Lavretzky s’emporta contre le vieillard, le chassa de la chambre, puis lui fit ses excuses. L’affliction d’Antoine ne fit que s’en accroître. Lavretzky se sentait incapable de rester plus longtemps au salon ; il lui semblait que son aïeul André, du fond de son cadre, regardait avec mépris son chétif descendant ! « Ah ! ah ! tu nages à la surface, » semblaient lui dire ses lèvres grimaçantes. Serait-ce possible, pensa-t-il, que je ne pusse me dompter, que je me laissasse dominer par une semblable chimère ? À la guerre, les blessés s’imaginent toujours que leurs blessures n’ont aucune gravité. Ne nous faisons pas d’illusion. Je ne suis plus un enfant ; après tout, j’ai vu le bonheur de près, je l’ai pu croire possible… et il s’est évanoui. Que la roue de la loterie tourne encore, et le mendiant peut devenir riche ; mais quand une chose ne doit pas être, il n’y a plus à y revenir. Je reprendrai ma tâche en me clouant les lèvres, et je saurai bien me contraindre au silence. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que j’essayerai de me maîtriser. Et pourquoi ai-je fui ? pourquoi suis-je ici, me cachant la tête comme l’autruche ? On dit qu’il est dur d’envisager un malheur en face. Allons donc !

– Antoine, dit-il à haute voix, fais atteler tout de suite mon tarantass. – Oui, pensa-t-il de nouveau, il faut savoir s’imposer silence, il faut se rendre maître de son cœur.

C’est avec de pareils raisonnements que Lavretzky tâchait de dissiper son chagrin, mais ce chagrin était grand et profond ; si bien que la vieille Apraxia, qui avait déjà perdu tout sentiment, sinon toute intelligence, hocha la tête et l’accompagna tristement du regard quand elle le vit monter dans son tarantass pour se rendre à la ville. Les chevaux marchaient rapidement ; lui se tenait immobile et roide, les regards portés en avant sur la route.

XLI

La veille, Lise avait écrit à Lavretzky de venir le soir. Il se rendit d’abord à son logement. Il n’y trouva ni sa femme, ni sa fille. Les gens lui apprirent qu’elle était chez les Kalitine. Il eut, à cette nouvelle, une explosion de fureur.

– Cette femme a juré d’empoisonner ma vie ! se dit-il le cœur plein de colère.

Il se mit à arpenter la chambre à grands pas, bousculant tout, jouets d’enfant, livres, colifichets féminins. Il appela Justine et lui donna l’ordre d’enlever tous ces objets futiles.

– Oui, monsieur, dit-elle en minaudant.

Elle commença à ranger dans la chambre en se donnant des grâces ; mais chacun de ses mouvements faisait clairement sentir à Lavretzky qu’il n’était à ses yeux qu’un ours mal appris. Lui regardait, la haine dans le cœur, cette figure parisienne, moqueuse et provoquante quoique fanée, avec ses manchettes blanches, son tablier de soie et son petit bonnet. À la fin, il la renvoya, et après de longues hésitations, sa femme n’étant pas rentrée, il se décida à se rendre chez les Kalitine. Il ne voulait pas entrer chez Maria Dmitriévna (pour rien au monde il n’aurait voulu mettre le pied dans un salon où se trouvait sa femme), mais chez Marpha Timoféevna. Il se souvint que l’escalier de service des femmes de chambre menait tout droit chez elle. Le hasard vint à son aide ; il rencontra Schourotschka dans la cour, et celle-ci le conduisit chez la vieille dame. Il la trouva seule contre son habitude, nu-tête, courbée, les mains croisées sur la poitrine. En voyant Lavretzky, Marpha Timoféevna se sentit en proie à une vive agitation ; elle se leva brusquement et se mit à marcher par la chambre comme si elle cherchait son bonnet.

– Ah ! te voilà, dit-elle d’un air affairé et en évitant son regard. Bonjour. Eh bien, quoi ? que faire ? Où as-tu été hier ?… Eh bien, elle est arrivée… Eh bien, oui… Eh bien, il faut donc… d’une manière ou d’une autre…

Lavretzky s’affaissa sur une chaise.

– Oui, oui, assieds-toi, continua la vieille. Tu es monté tout droit ; oui, oui, naturellement ! Tu es venu voir quelle figure je fais ? Merci.

La vieille dame se tut. Lavretzky ne savait que lui dire, mais elle le comprenait.

– Lise ! oui, Lise a été ici tout à l’heure, continua-t-elle en nouant et dénouant les cordons de son sac à ouvrage. Elle ne se sent pas très-bien. – Schourotschka, où es-tu ? Viens ici, ma petite. Tu ne peux pas rester en place. Moi aussi, j’ai mal à la tête. C’est ce chant, cette musique, sans doute.

– De quels chants parlez-vous, ma tante ?

– Comment donc ! Ils ont déjà commencé… comment nommez-vous cela ? des duos, je crois, et toujours en italien, tchi, tchi, tcha, tcha…, de vrais cris de corneilles. Ils vous font des notes à vous retourner l’âme. Ce Panchine !… et puis la tienne ! Et comme ça s’est arrangé vite, sans cérémonie, comme s’ils étaient parents. Mais après cela, le chien cherche bien un refuge ! On fait ses efforts pour avoir bonne contenance tant qu’on ne vous met pas à la porte.

– J’avoue cependant que je ne m’attendais pas à cela, répondit Lavretzky. Il faut une grande hardiesse.

– Non, mon ami, ce n’est pas de la hardiesse, c’est du calcul. Mais que Dieu lui pardonne ! On dit que tu l’envoies à Lavriki ; est-ce vrai ?

– Oui, je mets ce bien à sa disposition.

– Elle t’a demandé de l’argent ?

– Pas encore.

– Cela ne tardera pas. Mais je viens seulement de voir ton visage : Te portes-tu bien ?

– Oui.

– Schourotschka ! s’écria tout à coup la vieille, va dire à mademoiselle Lise… c’est-à-dire, non… demande-lui… Elle est en bas, n’est-ce pas ?

– Elle est en bas.

– C’est cela : demande-lui où elle a mis mon livre. Elle sait sans doute…

– J’entends.

La vieille dame se mit de nouveau à s’agiter ; elle tirait un à un les tiroirs de sa commode. Lavretzky se tenait immobile sur sa chaise. Tout à coup on entendit des pas légers sur l’escalier. Lise entra. Lavretzky se leva et salua. La jeune fille s’arrêta à la porte.

– Lise, ma petite Lise, dit la vieille dame d’un accent préoccupé, où est mon livre ? où l’as-tu mis ?

– Quel livre, ma tante ?

– Mais le livre, mon Dieu… D’ailleurs, je ne t’ai point appelée ; mais c’est égal. Que faites-vous en bas ?… Voilà Fédor Ivanowitch qui est venu. Et ta tête ?

– Ce n’est rien.

– Tu dis toujours que ce n’est rien. Eh bien, que fait-on chez vous ? Encore de la musique ?

– Non, on joue aux cartes.

– Oui, oui, elle est à toutes fins. Schourotschka, je vois que tu as envie de courir dans le jardin ; vas-y.

– Mais non.

– Ne raisonne pas, je te prie ; va. Nastasia Carpovna est allée au jardin toute seule. Va la rejoindre ; il faut marquer de la déférence à la vieille dame.

Schourotschka sortit.

– Mais où est mon bonnet ? où l’ai-je donc mis ? Non, non, reste assise ; mes jambes peuvent encore me porter… Il doit être dans ma chambre à coucher.

Et jetant à la dérobée un regard sur Lavretzky, Marpha Timoféevna s’éloigna. Elle avait d’abord laissé la porte ouverte ; mais soudain elle revint sur ses pas et la ferma. Lise s’appuya contre le dossier de son fauteuil, et porta lentement la main à son visage. Lavretzky ne bougea pas.

– Voilà comme nous devions nous revoir, dit-il enfin.

Lise écarta les mains.

– Oui, dit-elle d’une voix sourde, nous avons été bien vite punis.

– Punis ! répéta Lavretzky ; mais vous, pourquoi seriez-vous punie ?

Lise leva les yeux sur lui. Ils n’exprimaient ni douleur, ni trouble ; seulement ils paraissaient plus ternes et moins grands. Son visage était pâle ; ses lèvres, légèrement entr’ouvertes, avaient également pâli. Le cœur de Lavretzky tressaillit de pitié et d’amour.

– Vous m’avez écrit : « Tout est fini, » murmura-t-il. Vous avez raison, tout est fini avant d’avoir commencé.

– Il faut oublier tout cela, dit Lise : je suis contente que vous soyez venu. Je voulais vous écrire, mais il vaut mieux ainsi. Nous n’avons pas de temps à perdre ; tous deux nous avons des devoirs à remplir : vous, Fédor Ivanowitch, vous devez vous réconcilier avec votre femme.

– Lise !

– C’est moi qui vous le demande. C’est la seule manière d’expier tout ce qui s’est passé. Vous y réfléchirez, vous ne me refuserez point.

– Lise, au nom de Dieu ! vous exigez l’impossible. Je suis prêt à faire tout ce que vous ordonnerez, mais maintenant, me réconcilier avec elle !… Je consens à tout, j’ai tout oublié ; je ne puis pourtant forcer mon cœur… Ayez pitié… c’est trop cruel.

– Je n’exige point de vous… ce que vous dites. Ne vivez pas avec elle si vous ne le pouvez pas, mais réconciliez-vous, ajouta Lise en portant de nouveau sa main à ses yeux. Souvenez-vous de votre fille ; faites cela pour elle.

– C’est bien, dit entre ses dents Lavretzky ; supposons que je le fasse ; ce sera remplir mon devoir. Mais vous, votre devoir, à vous, en quoi peut-il consister ?

– C’est à moi de le savoir.

Lavretzky tressaillit.

– Vous seriez-vous décidée à épouser Pauchine ? demanda-t-il.

Lise sourit imperceptiblement.

– Oh ! non, dit-elle.

– Ah ! Lise, Lise ! s’écria Lavretzky, comme nous aurions pu être heureux !

Lise jeta encore un regard sur lui.

– Maintenant, vous voyez vous-même, Fédor Ivanowitch, que le bonheur ne dépend pas de nous, mais de Dieu.

– Mais, c’est parce que… oui, parce que vous…

La porte de la chambre voisine s’ouvrit brusquement, et Marpha Timoféevna parut son bonnet à la main.

– C’est à grand’peine que je l’ai trouvé, dit-elle en se plaçant entre Lavretzky et Lise. Je l’avais fourré moi-même dans un coin. Ah ! quel malheur que la vieillesse ! Mais la jeunesse ne vaut guère mieux. Mèneras-tu toi-même ta femme à Lavriki ? dit-elle en s’adressant à Fédor Ivanowitch.

– Moi, avec elle, à Lavriki ? Je ne sais pas, ajouta-t-il après un moment de silence.

– Tu ne descends pas ?

– Aujourd’hui, non.

– C’est bien, fais comme tu l’entends. Mais toi, Lise, je crois que tu devrais descendre. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! j’ai oublié de donner du grain à mon merle. Attends un instant, je reviens tout de suite.

Et Marpha Timoféevna s’élança hors de la chambre sans mettre son bonnet. Lavretzky s’approcha rapidement de Lise.

– Lise, dit-il d’une voix suppliante, nous nous séparons pour toujours ; mon cœur se déchire. Donnez-moi la main en signe d’adieu.

Lise leva la tête. Son regard fatigué, presque éteint, s’arrêta sur lui.

– Non, murmura-t-elle en retirant la main qu’elle avait déjà tendue. Non, Lavretzky (elle le nommait ainsi pour la première fois), je ne vous donnerai point la main. À quoi bon ? Reculez-vous, je vous en prie ; vous savez que je vous aime. Oui, je vous aime, ajouta-t-elle avec force ; mais non, non…

Et elle porta son mouchoir à ses lèvres.

– Donnez-moi au moins ce mouchoir.

La porte cria.

– Prenez, dit rapidement Lise.

Le mouchoir glissa sur ses genoux, Lavretzky le saisit avant qu’il eût le temps de tomber, et le cacha vivement sur son sein. En se retournant, il rencontra les yeux de Marpha Timoféevna.

– Ma petite Lise, il me semble que ta mère t’appelle, dit la vieille dame.

Lise se leva aussitôt et sortit. Marpha Timoféevna s’assit de nouveau dans son coin. Lavretzky voulut prendre congé d’elle.

– Fédia, dit-elle tout à coup.

– Plaît-il, ma tante ?

– Es-tu un honnête homme ?

– Comment !

– Je te demande si tu es un honnête homme.

– J’espère que oui.

– Hum ! Eh bien, donne-moi ta parole d’honneur que tu es un honnête homme.

– Volontiers, mais à quoi bon ?

– C’est mon affaire. Et toi-même, mon cher, si tu y penses bien, tu n’es pas un sot, et tu comprendras pourquoi je te demande cela. Et maintenant, adieu, mon cher ; merci d’être venu me voir. Souviens-toi de ta parole et embrasse-moi. Oh ! mon ami, tout cela est pénible pour toi, je le sais bien, mais tout le monde a sa peine. Tiens, moi, jadis, j’enviais les mouches. En voilà, pensais-je, à qui il fait bon vivre en ce bas monde. Mais j’ai entendu une fois comment une mouche se débattait entre les pattes d’une araignée. – Non, me suis-je dit. Il paraît qu’elles aussi ont leurs jours d’orages. Que faire, mon ami ?… – N’oublie pourtant pas ta promesse. – Va, va…

Lavretzky descendit l’escalier de service, et s’approchait déjà de la porte cochère quand un domestique vint le rejoindre et lui dit :

– Maria Dmitriévna vous prie de passer chez elle.

– Dites, mon ami, que je ne saurais maintenant…, répondit Fédor Ivanowitch.

– Elle vous en prie instamment, continua le laquais. Elle vous fait dire qu’elle est seule.

– Le monde est parti ? demanda Lavretzky.

– Oui, monsieur, dit le laquais en comprimant une envie de rire.

Lavretzky haussa les épaules et le suivit.

XLII

Maria Dmitriévna était seule dans son cabinet, assise au fond d’un fauteuil à la Voltaire. Elle respirait de l’eau de Cologne. Un verre d’eau avec de l’eau de fleur d’oranger était posé sur une table auprès d’elle. Elle était agitée et avait l’air embarrassé. Lavretzky entra.

– Vous avez désiré me voir ? dit-il en saluant froidement.

– Oui, répondit Maria Dmitriévna. – Et elle but une gorgée. – J’ai appris que vous étiez allé tout droit chez ma tante. Je vous ai fait demander de passer chez moi. J’ai besoin de causer avec vous. Asseyez-vous, je vous prie.

Maria Dmitriévna reprit haleine.

– Vous savez, continua-t-elle, que votre femme est arrivée ?

– Je le sais, dit Lavretzky.

– Oui, oui ; c’est-à-dire, elle est venue chez moi, et je l’ai reçue. C’est là-dessus que je voulais m’expliquer avec vous. Je puis dire, grâce à Dieu, que j’ai mérité l’estime générale, et pour rien au monde je ne ferais quelque chose d’inconvenant. Quoique j’eusse prévu que cela vous serait désagréable, je n’ai pu prendre sur moi de lui fermer ma porte. Elle est ma parente, grâce à vous ; mettez-vous à ma place. Quel droit avais-je de lui refuser ma maison ? Convenez-en.

– Vous avez tort de vous en inquiéter, dit Lavretzky. Vous avez très-bien fait. Je ne suis nullement fâché ; je n’ai point du tout l’intention d’empêcher Varvara Pavlowna de voir ses connaissances. Seulement, je ne suis pas entré chez vous aujourd’hui, parce que je ne voulais pas me rencontrer avec elle. Voilà tout.

– Ah ! que je suis aise d’entendre cela de votre bouche ! s’écria Maria Dmitriévna. Du reste, je n’en attendais pas moins de la noblesse de vos sentiments. Quant à mon inquiétude, elle n’a rien qui doive vous surprendre : je suis femme et je suis mère. Pour ce qui concerne votre femme, je ne puis certes pas être arbitre entre vous deux ; je le lui ai dit à elle-même. Elle est si aimable ! On ne peut que se plaire dans sa société.

Lavretzky se mit à sourire avec ironie et à tourner son chapeau.

– Et puis, je voulais encore vous dire, ajouta Maria Dmitriévna en se rapprochant un peu de lui, si vous aviez vu comme son maintien est modeste et respectueux ! C’en est touchant. Si vous aviez entendu comme elle parle de vous ! « Je suis, dit-elle, tout à fait coupable envers lui. Je n’ai pas su l’apprécier ; c’est un ange, ce n’est pas un homme. » Oui, oui, c’est ainsi qu’elle parle : un ange. Elle se repent si fort ! Ma parole, je n’ai jamais vu un repentir semblable.

– À propos, Maria Dmitriévna, dit Lavretzky, je serais curieux de savoir une chose : on dit que Varvara Pavlowna a chanté chez vous ; était-ce au moment de son repentir, ou bien… ?

– Ah ! comment n’avez-vous pas honte de parler ainsi ? Elle n’a chanté et joué du piano que pour m’être agréable, parce que je l’en avais priée instamment, et que je le lui avais pour ainsi dire ordonné. Je la voyais tellement triste, que j’ai voulu la distraire ; puis j’avais entendu dire qu’elle avait un très-beau talent. Mais c’est une femme complétement brisée ; demandez plutôt à Guédéonofski. C’est une femme finie, tout à fait. Et vous l’accusez !

Lavretzky haussa les épaules.

– Et puis, quel ange que votre Adda ! continua Maria Dmitriévna. Quelle délicieuse petite fille ! comme elle est gentille et spirituelle ! comme elle parle le français ! Elle comprend aussi le russe. Elle m’a nommée sa tante. Et puis, elle n’est pas sauvage comme les enfants de son âge, pas le moins du monde. Et puis, elle vous ressemble, que c’est incroyable ! Les yeux, les sourcils, c’est vous, tout à fait vous. J’avoue que je n’aime pas beaucoup les petits enfants de cet âge, mais je me suis amourachée de votre fille.

– Maria Dmitriévna, dit tout à coup Lavretzky, permettez-moi de vous demander : À quel propos prenez-vous la peine de me parler ainsi ?

– À quel propos ? – Maria Dmitriévna respira son eau de Cologne et but une nouvelle gorgée. – Mais je parle ainsi… pour… parce que… je suis votre parente ; je prends le plus vif intérêt à tout ce qui vous concerne ; je sais que votre cœur est excellent. Écoutez, mon cousin, au bout du compte, je suis une femme d’expérience, et je ne jette pas mes paroles au vent : pardonnez, pardonnez à votre femme.

Les yeux de Maria Dmitriévna se remplirent subitement de larmes.

– Pensez-y, ajouta-t-elle, la jeunesse, l’inexpérience, peut-être aussi le mauvais exemple, le défaut de mère pour la tenir dans la bonne voie… Pardonnez-lui, Fédor Ivanowitch, elle a été assez punie.

Les larmes commencèrent à rouler sur les joues de Maria Dmitriévna ; elle ne les essuya pas, elle aimait à pleurer. Lavretzky était sur des charbons ardents. « Mon Dieu, pensait-il, quel supplice ! quelle journée que celle d’aujourd’hui ! »

– Vous ne répondez pas, reprit Maria Dmitriévna. Que dois-je penser ? Est-il possible que vous soyez assez cruel ?… Non, je ne veux pas y croire. Je sens que mes paroles vous ont convaincu, Fédor Ivanowitch, Dieu vous récompensera de votre bonté. Acceptez donc de mes mains votre femme.

Lavretzky se leva involontairement. Maria Dmitriévna se leva aussi, et passant rapidement derrière le paravent, elle fit apparaître Varvara Pavlowna. Pâle, à demi morte, les yeux baissés, celle-ci avait l’air d’avoir abdiqué toute préoccupation personnelle, et s’être remise tout entière aux mains de Maria Dmitriévna. Lavretzky recula d’un pas.

– Vous étiez ici ? s’écria-t-il.

– Ne l’accusez pas, se hâta de dire Maria Dmitriévna. Elle ne voulait absolument pas rester ; c’est moi qui le lui ai ordonné, c’est moi qui l’ai fait asseoir derrière le paravent. Elle assurait que cela vous fâcherait encore davantage ; mais je n’ai pas voulu l’écouter ; je vous connais mieux qu’elle-même. Acceptez donc de mes mains votre femme. Allez, Varvara, ne craignez rien. Jetez-vous aux pieds de votre mari (elle la tira par la main), et que ma bénédiction…

– Attendez, Maria Dmitriévna, interrompit Lavretzky d’une voix sourde, mais vibrante. – Vous aimez probablement les scènes sentimentales (il ne se trompait pas, Maria Dmitriévna avait conservé de l’Institut le goût des effets de théâtre) ; elles vous amusent, mais il y a des personnes qui ne les goûtent pas. Au reste, ce n’est pas à vous que je vais parler ; vous n’êtes pas le personnage principal de cette comédie. – Que désirez-vous de moi, madame ? ajouta-t-il en se tournant vers sa femme. N’ai-je point fait pour vous ce que j’ai pu ? Ne me dites pas que cette entrevue n’a point été préparée par vous ; je ne vous croirais pas, et vous savez que je ne puis vous croire. Que voulez-vous donc ? Vous avez de l’esprit, vous ne faites rien sans but. Vous devez comprendre que vivre avec vous, comme autrefois, me serait impossible ; non que je vous en veuille, mais parce que je suis devenu un autre homme. Je vous l’ai déjà dit le lendemain de votre retour, et vous-même en ce moment au fond du cœur vous me donnez raison. Mais vous voulez vous réhabiliter dans l’opinion publique, il ne vous suffit pas de demeurer dans ma maison ; vous voulez que nous vivions sous le même toit, n’est-ce pas ?

– Je désire que vous me pardonniez, murmura Varvara Pavlowna sans lever les yeux.

– Elle désire que vous lui pardonniez, répéta Maria Dmitriévna.

– Et non pour moi, mais pour Adda, continua à demi-voix Varvara Pavlowna.

– Ce n’est pas pour elle, c’est pour votre Adda, répéta encore Maria Dmitriévna.

– Parfaitement. Vous le voulez ? dit Lavretzky avec effort. Eh bien, soit, je consens même à cela.

Varvara Pavlowna jeta sur lui un rapide regard.

– Dieu soit loué ! s’écria Maria Dmitriévna.

Et elle recommença à tirer Varvara Pavlowna par la main.

– Maintenant, recevez donc de ma…

– Attendez, vous dis-je, interrompit Lavretzky. – Je consens à vivre avec vous, Varvara Pavlowna, continua-t-il ; c’est-à-dire, je vous mènerai à Lavriki, et j’y resterai avec vous aussi longtemps que j’en aurai la force ; ensuite, je partirai pour revenir de temps en temps. Vous le voyez, je ne veux point vous tromper ; mais n’exigez rien de plus. Vous-même, vous ririez si je remplissais le désir de notre respectable parente, si je vous serrais contre mon cœur, en vous assurant que… ce qui s’est passé n’a jamais eu lieu, que l’arbre abattu va refleurir. Mais, je le vois bien, il faut se soumettre. Ce n’est pas ainsi que vous comprendrez ces paroles… qu’importe ! Je le répète, je demeurerai avec vous… non, je ne puis le promettre… Je me réconcilierai avec vous, je vous reconnaîtrai encore pour ma femme.

– Donnez-lui au moins la main, afin qu’elle n’en doute plus, dit Maria Dmitriévna dont les larmes avaient séché depuis longtemps.

– Je n’ai jamais trompé jusqu’ici Varvara Pavlowna, répondit Lavretzky : elle me croira sans cela. Je la mènerai à Lavriki. – Mais, souvenez-vous-en, Varvara Pavlowna, aussitôt que vous le quitterez, notre traité sera rompu. Et maintenant, permettez-moi de m’éloigner.

Il salua les deux dames et sortit en toute hâte.

– Vous ne l’emmenez pas avec vous ? lui cria encore Maria Dmitriévna.

– Laissez-le, murmura Varvara Pavlowna.

Puis elle se mit à l’embrasser, à la remercier, à lui baiser les mains, la nommant son ange sauveur.

Maria Dmitriévna recevait ces caresses avec un air de condescendance ; mais, au fond du cœur, elle n’était contente ni de Lavretzky, ni de Varvara Pavlowna, ni de toute la scène qu’elle avait préparée. – Elle ne la trouvait pas assez sentimentale ; Varvara Pavlowna, à son avis, aurait dû se jeter aux pieds de son mari.

– Comment ne m’avez-vous pas comprise ? lui disait-elle sans cesse : – Je vous avais pourtant dit : Agenouillez-vous.

– Cela a été mieux ainsi, chère tante ; rassurez-vous, tout s’est parfaitement passé, répondait Varvara Pavlowna.

– Oh ! mais il est lui-même froid comme de la glace, continua Maria Dmitriévna. – Vous n’avez point pleuré, il est vrai ; mais moi, que de larmes j’ai versées devant lui ! – Il veut vous cloîtrer à Lavriki. Quoi ! vous ne pourrez pas même venir me voir ? Les hommes n’ont point de cœur, ajouta-t-elle en hochant la tête d’un air significatif.

– En revanche, les femmes savent apprécier la bonté et la générosité, répondit Varvara Pavlowna.

Et, se laissant doucement glisser aux genoux de Maria Dmitriévna, elle enlaça de ses bras la taille arrondie de la bonne dame, et serra contre elle son visage. Ce visage souriait en tapinois, tandis que les larmes de Maria Dmitriévna recommençaient à couler.

Pendant ce temps, Lavretzky était retourné chez lui ; il s’était enfermé dans la chambre de son domestique, s’était jeté sur un divan, et resta couché ainsi jusqu’au lendemain matin.

XLIII

Le lendemain était un dimanche ; le son des cloches annonçant la première messe ne réveilla pas Lavretzky : – il n’avait pas fermé l’œil de toute la nuit ; – mais cela lui rappela un autre dimanche, où, pour complaire à la jeune fille, il était allé à l’église. Il se leva à la hâte ; une voix mystérieuse lui disait qu’il l’y verrait encore ce jour-là. Il quitta la maison sans bruit, fit dire à Varvara Pavlowna, qui n’était pas réveillée, qu’il serait de retour pour le dîner, et se dirigea à grands pas du côté où l’appelait le tintement triste et monotone. – Il arriva tôt ; il n’y avait presque personne à l’église ; le sacristain, debout dans le chœur, psalmodiait les Heures ; sa voix, de temps en temps entrecoupée par la toux, résonnait en mesure, tombant et s’élevant tour à tour. Lavretzky resta auprès de la porte. – Les fidèles arrivaient les uns après les autres, s’arrêtaient, faisaient le signe de la croix, et saluaient de tous côtés ; leurs pas retentissaient sous les voûtes, dans le vide et le silence. Une vieille femme infirme, vêtue d’une robe à capuchon, se tenait à genoux à côté de Lavretzky, et priait avec ferveur ; son visage jaune et ridé, sa bouche édentée, exprimaient une vive émotion ; ses yeux rouges étaient fixés, immobiles, sur les images de l’iconostase ; sa main osseuse sortait continuellement de dessous sa robe, et faisait lentement et d’un geste brusque de grands signes de croix. Un paysan à la barbe épaisse et au visage rébarbatif, les cheveux et les vêtements en désordre, entra dans l’église, se jeta à deux genoux, multipliant les signes de croix, secouant la tête et la renversant en arrière, après s’être prosterné jusqu’à terre. Une douleur si amère se peignait sur ses traits et dans chacun de ses mouvements, que Lavretzky s’approcha de lui et lui demanda ce qu’il avait. Le paysan recula d’un air craintif et farouche ; puis, le regardant :

– Mon fils est mort, dit-il d’une voix creuse.

Et il recommença à se prosterner.

« Qu’est-ce qui pourrait remplacer pour eux les consolations de l’église ? » pensa Lavretzky. – Lui-même essaya de prier ; mais son cœur était oppressé, endurci, et ses pensées étaient loin. – Il attendait toujours Lise, mais Lise ne venait pas. – L’église se remplissait de monde, mais il ne la voyait nulle part. La messe avait commencé, le diacre avait achevé la lecture de l’Évangile, on sonnait déjà l’offertoire. Lavretzky s’avança un peu, et tout à coup il aperçut Lise. Elle était venue avant lui, mais il ne l’avait pas vue ; serrée entre le mur et la grille du chœur, elle restait immobile, sans regarder autour d’elle. Lavretzky n’en détourna plus les yeux jusqu’à la fin de la messe : il lui adressait un dernier adieu. La foule commençait à s’écouler, et elle se tenait toujours à sa place ; peut-être attendait-elle le départ de Lavretzky. Enfin, elle se signa pour la dernière fois et sortit sans se retourner ; une femme de chambre seule l’accompagnait. – Lavretzky quitta l’église après elle et la rejoignit dans la rue ; elle marchait très-vite, la tête inclinée et le voile baissé.

– Bonjour, Lisaveta Michailovna, dit-il à haute voix et avec une aisance forcée. – Me permettez-vous de vous accompagner ?

Elle ne répondit point, et il se mit à marcher à côté d’elle.

– Êtes-vous contente de moi ? lui demanda-t-il en baissant la voix. Vous savez ce qui s’est passé hier ?

– Oui, oui, murmura-t-elle : – c’est bien.

Et elle marcha plus vite encore.

– Vous êtes contente ?

Lise fit seulement un signe de tête.

– Fédor Ivanowitch, dit-elle d’une voix calme, mais faible, je veux vous adresser une prière : ne venez plus chez nous, partez au plus vite ; nous pourrons nous voir plus tard, – un jour, – dans un an. Et maintenant, éloignez-vous, faites-le pour moi ; accordez-moi cette grâce, au nom du ciel.

– Je suis prêt à vous obéir en toutes choses, Lisaveta Michailovna ; mais est-ce ainsi que nous nous séparerons ? – Ne me direz-vous pas un mot ?…

– Fédor Ivanowitch, vous marchez en ce moment à côté de moi… Et pourtant vous êtes déjà si loin, si loin de moi. Et ce n’est pas vous seul…

– Achevez, je vous en supplie ! s’écria Lavretzky : que voulez-vous dire ?

– Vous le saurez, peut-être… Mais, quoi qu’il arrive, oubliez… Non, ne m’oubliez pas, souvenez-vous de moi.

– Moi, vous oublier…

– Assez ; adieu. Quittez-moi…

– Lise !… recommença Lavretzky.

– Adieu, adieu, répéta-t-elle.

Elle baissa encore davantage son voile, et continua son chemin presque en courant.

Lavretzky la suivit des yeux, puis, le front incliné, il retourna sur ses pas. Il alla se heurter contre Lemm, qui marchait aussi le chapeau enfoncé sur les yeux, et les regards fixés à terre.

Il y eut un moment de silence.

– Eh bien, que me direz-vous ? demanda enfin Lavretzky.

– Ce que je vous dirai ? reprit Lemm d’un ton de mauvaise humeur : – je n’ai rien à vous dire. Tout est mort, et nous sommes morts. (Alles ist todt, und wir sind todt.) Votre chemin est à droite, n’est-ce pas ?

– Oui, à droite.

– Et le mien à gauche. Adieu.

…… Le lendemain matin, Fédor Ivanowitch partit avec sa femme pour Lavriki. Elle était en avant, dans une voiture avec Adda et Justine ; il la suivait en tarantass. Tout le long du chemin, la jolie petite fille ne quitta point la portière ; tout l’étonnait, les paysans, les paysannes, les isbas, les puits, les dougas des chevaux, les clochettes et les volées de corbeaux ; Justine partageait son étonnement ; Varvara Pavlowna riait de leurs remarques et de leurs exclamations. Elle était de bonne humeur ; avant de quitter la ville d’O***, elle avait eu une explication avec son mari.

– Je comprends votre position, lui avait-elle dit, – et ses yeux expressifs lui avaient assez montré qu’elle avait tout deviné. Mais vous me rendrez au moins cette justice, que je suis facile à vivre ; je ne vous importunerai, je ne vous gênerai aucunement ; j’ai voulu assurer l’avenir d’Adda ; c’est tout ce qu’il me faut.

– Oui, vous avez atteint tous vos buts, avait répondu Fédor Ivanowitch.

– Je ne rêve plus qu’à une chose maintenant : c’est à m’enterrer pour toujours dans la solitude ; je n’oublierai jamais vos bienfaits…

– Allons donc !… fit-il en l’interrompant.

– Et je saurai respecter votre indépendance et votre tranquillité, ajouta-t-elle pour achever la phrase qu’elle avait préparée.

Lavretzky lui fit un profond salut. Varvara Pavlowna comprit que son mari la remerciait au fond du cœur.

Le lendemain, vers le soir, ils étaient à Lavriki ; une semaine plus tard, Lavretzky partait pour Moscou, laissant à sa femme cinq mille roubles pour ses dépenses ; et le lendemain de son départ arrivait Panchine, que Varvara Pavlowna avait prié de ne pas l’oublier dans sa solitude. Elle le reçut au mieux, et jusqu’à la nuit tombante les sons de la musique, les chants et les joyeuses conversations en français retentirent dans la maison et le jardin. Panchine passa trois jours chez Varvara Pavlowna ; en lui disant adieu et en serrant avec force ses jolies mains, il lui promit de revenir bientôt, – et il tint sa promesse.

XLIV

Lise avait, au second étage de la maison de sa mère, une petite chambre à elle, propre et claire, dont l’ameublement consistait en un petit lit blanc, une table à écrire, des pots de fleurs dans les coins et devant les fenêtres, une étagère avec des livres, et un crucifix au mur. Cette chambre avait gardé le nom de chambre d’enfant. Lise y était née. Revenue de l’église où l’avait vue Lavretzky, elle rangea tout chez elle avec un soin particulier, essuya la poussière, examina et noua soigneusement ses cahiers et les lettres de ses amies, ferma à clef toutes ses boîtes, arrosa ses fleurs, et les toucha toutes une à une. Elle faisait cela sans hâte et sans bruit ; son visage exprimait une préoccupation douce et émue. Elle s’arrêta enfin au milieu de la chambre, regarda lentement autour d’elle, et s’approchant de la table au-dessus de laquelle était accroché le crucifix, elle tomba à genoux, appuya sa tête contre ses mains fortement serrées, et resta immobile dans cette attitude.

C’est ainsi que la trouva Marpha Timoféevna, en entrant quelques moments après. Lise ne l’avait pas entendue venir. La vieille dame sortit sur la pointe des pieds, et arrivée derrière la porte, elle toussa plusieurs fois. – Lise se releva vivement, essuya ses yeux, où perlaient des larmes au bord de sa paupière.

– Ah, je le vois, tu as de nouveau rangé ta petite cellule, observa Marpha Timoféevna en se penchant comme pour sentir une rose nouvellement épanouie. – Comme elle sent bon !

Lise regarda sa tante d’un air rêveur.

– Quelle parole vous venez de prononcer ! murmura-t-elle.

– Comment ! quelle parole ? reprit vivement la vieille dame ; que veux-tu dire ? C’est affreux ! s’écria-t-elle en jetant tout à coup son bonnet à terre et en s’asseyant sur le lit de Lise : – c’est au-dessus de mes forces ; voilà quatre jours que je suis comme dans une fournaise ardente ; je ne puis feindre plus longtemps, je ne puis te voir pâlir, dessécher, pleurer, je ne le puis, je ne le puis.

– Mais qu’avez-vous donc, ma tante ? balbutia Lise : – moi, je n’ai rien…

– Rien ! s’écria Marpha Timoféevna : – tu peux dire cela à d’autres ! Rien ? Et qui se tenait à genoux tout à l’heure ? qui a les yeux encore mouillés de larmes ? Rien ! mais regarde-toi donc ; qu’as-tu fait de ton visage et de tes yeux ? – Rien ! comme si je ne savais pas tout ?

– Cela passera, ma tante ; laissez faire le temps.

– Cela passera, mais quand ? Mon Dieu, seigneur, l’aimes-tu vraiment à ce point ? Mais c’est un vieillard, ma chère petite Lise. Je ne dis d’ailleurs rien contre lui ; c’est un honnête homme, il ne mord pas. Mais quoi ! nous sommes tous de braves gens ; le monde est grand, et d’honnêtes gens comme lui, on en trouvera toujours.

– Je vous le répète, tout cela passera, c’est déjà passé.

– Écoute, ma chère enfant, ce que j’ai à te dire ! s’écria tout à coup Marpha Timoféevna, en faisant asseoir Lise sur le lit, à côté d’elle, et en arrangeant tantôt ses cheveux, tantôt son fichu ; ce n’est qu’au premier moment que ton chagrin te paraît sans remède. Eh ! mon âme, la mort seule est sans remède ! Dis-toi seulement : « Je ne veux pas me laisser abattre ; allons donc ! » Et tu seras étonnée comme cela passera vite et facilement. Prends seulement patience.

– Ma tante, recommença Lise, – c’est déjà passé ; tout est passé !

– Passé ! comment, passé ? Te voilà tout émue, et tu dis que cela passe ! Est-ce ainsi que cela passe ?

– Oui, ma tante, cela est passé. Si vous voulez seulement venir à mon aide ! s’écria Lise avec une animation subite, et en se jetant au cou de Marpha Timoféevna. – Chère tante, soyez mon amie, secourez-moi ; ne vous fâchez pas, tâchez de me comprendre…

– Mais qu’y a-t-il, qu’y a-t-il, ma petite mère ? Ne m’effraye pas, je t’en supplie ; je m’en vais crier ; ne me regarde pas ainsi ; parle vite ; qu’est-ce donc ?

– Je… je veux…

Lise cacha sa figure sur le sein de Marpha Timoféevna.

– Je veux entrer au couvent, murmura-t-elle d’une voix sourde.

La vieille dame fit un bond sur le lit.

– Fais un signe de croix, ma petite Lisette ; réfléchis à ce que tu veux faire ! Dieu soit avec toi ! balbutia la vieille. – Couche-toi, ma chère colombe, essaye de dormir un peu ; tout cela, mon âme, provient de l’insomnie.

Lise releva la tête ; ses joues étaient brûlantes.

– Non, ma tante, murmura-t-elle ; ne parlez pas ainsi ; je suis décidée, j’ai prié, j’ai demandé conseil à Dieu, tout est fini ; je ne puis plus rester près de vous. Une telle épreuve doit porter ses fruits ; ce n’est pas la première fois que j’y songe. Le bonheur n’était pas fait pour moi ; alors même que l’espoir semblait me sourire, je sentais mon cœur se serrer. Je sais tout, je connais ma faute et celle des autres, ainsi que la manière dont mon père s’est enrichi ; je sais tout. Il faut expier, expier tout cela par la prière. Je vous regrette, je regrette maman et Lénotchka ; mais il n’y a rien à faire ; je le sens, ce n’est pas ici que je dois vivre ; j’ai déjà pris congé de tout, j’ai tout salué dans la maison pour la dernière fois : quelque chose m’appelle, quelque chose me dit de m’enfermer pour la vie. Ne me retenez pas, ne me dissuadez pas ; venez à mon secours, ou je m’en irai toute seule…

Marpha Timoféevna écoutait sa nièce avec effroi.

– Elle est malade, elle a le délire, pensa-t-elle. – Il faut envoyer chercher le médecin, mais lequel ? Guédéonofski parlait l’autre jour d’un bon médecin, mais il ment toujours. – Qui sait, peut-être était-ce la vérité, cette fois ?

Mais lorsqu’elle se fut persuadée que Lise n’avait point le délire, qu’elle n’était point malade, et qu’elle répondait de même à toutes ses objections, Marpha Timoféevna s’effraya et s’affligea sérieusement.

– Mais tu sais bien, ma colombe, quelle est la vie du couvent ! On va te nourrir d’huile de chanvre, toute verte ; te vêtir de linge bien gros ; on te fera sortir malgré le froid ; mais tu ne pourras pas supporter tout cela, ma Lise. C’est l’influence d’Agaféa qui agit sur toi ; c’est elle qui t’a monté la tête. Mais elle, elle avait commencé par jouir de la vie, commence aussi par vivre. Laisse-moi, du moins, mourir tranquille, et puis tu feras ce que tu voudras. A-t-on jamais vu qu’on entre au couvent par amour pour un homme, Dieu me pardonne ! pour une barbe de bouc ? Eh bien, si tu n’en peux plus, fais un pèlerinage, va prier quelque saint, mais ne prends pas le voile ; voyons, mon petit père ; voyons, ma petite mère…

Et Marpha Timoféevna se mit à pleurer amèrement.

Lise la consolait, essuyait ses larmes, pleurait elle-même, mais restait inflexible. Dans son désespoir, Marpha Timoféevna essaya d’user de la menace, promit de tout dire à sa mère… ; peine inutile. Ce ne fut qu’à force d’instances que la vieille obtint de Lise qu’elle remît l’exécution de son projet à six mois ; en revanche, Marpha Timoféevna s’engagea à lui venir en aide, et à obtenir le consentement de sa mère, si dans six mois elle n’avait pas changé de résolution.

À peine les froids avaient-ils commencé, que Varvara Pavlowna, munie d’argent et en dépit de sa promesse, quitta la campagne et alla s’installer à Pétersbourg, où elle prit un logement modeste, mais élégant, que lui avait trouvé Panchine. Celui-ci avait quitté le gouvernement d’O*** avant elle. Dans les derniers temps de son séjour à O***, il avait entièrement perdu les bonnes grâces de Maria Dmitriévna, avait tout à coup cessé d’aller la voir, et ne quittait presque plus Lavriki. Varvara Pavlowna s’était, à la lettre, emparée de lui : on ne peut se servir d’un autre mot pour exprimer le pouvoir absolu et sans bornes qu’elle exerçait sur sa volonté.

Lavretzky passa l’hiver à Moscou, et, au printemps suivant, il apprit que Lise était entrée au couvent de B***, dans une des parties les plus reculées de la Russie.

ÉPILOGUE

Huit années s’étaient écoulées. On était de nouveau au printemps. Disons d’abord, en peu de mots, ce que devinrent Panchine et madame Lavretzky, nous n’aurons plus ensuite à nous occuper d’eux.

Panchine est fort avancé en grade et aspire déjà à la place de directeur ; il marche un peu voûté ; c’est probablement la croix de Saint-Vladimir, qu’on lui a mise au cou, qui le fait pencher ainsi en avant. Le tchinovnik l’emporte décidément en lui sur l’artiste ; sa figure, jeune encore, a jauni ; ses cheveux sont devenus rares, il ne chante et ne dessine plus ; mais il s’occupe, en secret, de littérature : il a écrit une petite comédie, dans le genre proverbe, et, à l’exemple de tous les écrivains d’aujourd’hui qui prennent pour types les figures qui leur tombent sous la main, il a aussi mis en scène une coquette, et il lit sa comédie en secret à deux ou trois dames qui ont des bontés pour lui. Il n’est pas marié, malgré toutes les belles occasions qu’il a eues ; Varvara Pavlowna en est cause. Quant à celle-ci, elle habite constamment Paris comme autrefois ; Fédor Ivanowitch lui a constitué une rente à son nom ; il s’est ainsi délivré d’elle et s’est mis à l’abri d’un second retour imprévu. Elle a vieilli et pris encore plus d’embonpoint ; mais elle est toujours agréable et séduisante. Chaque personne a son idéal ; Varvara Pavlowna a trouvé le sien dans les productions dramatiques de M. Dumas fils. On la voit souvent aux théâtres où l’on représente des camellias phthisiques et sensibles ; jouer le rôle de madame Doche lui paraît le suprême degré du bonheur terrestre, et elle a déclaré un jour qu’elle ne souhaitait point pour sa fille de meilleur avenir. Il faut espérer que le destin délivrera mademoiselle Adda d’un pareil bonheur. L’enfant rose et potelée est devenue une petite fille pâle et de poitrine faible ; ses nerfs sont déjà dérangés. Le nombre des adorateurs de Varvara Pavlowna a diminué, mais elle en a toujours ; elle en gardera probablement quelques-uns jusqu’à la fin de sa vie. Le plus ardent d’entre eux a été, dans ce dernier temps, un certain Zakourdalo-Skoubirnikof, ancien officier de la garde en retraite, homme de trente-huit ans et d’une constitution vigoureuse. Les habitués français du salon de madame Lavretzky l’appellent le gros taureau de l’Ukraine ; Varvara Pavlowna ne l’invite jamais à ses soirées élégantes, mais il jouit pleinement de ses bonnes grâces.

Ainsi, huit années s’étaient écoulées. Le printemps, rayonnant de bonheur, souriait de nouveau à la nature et à l’homme ; sous l’influence de ses douces caresses, tout recommençait à fleurir, à aimer, à chanter. La ville d’O*** avait peu changé dans l’espace de ces huit années ; mais la maison de Maria Dmitriévna semblait avoir rajeuni : ses murs, fraîchement blanchis, lui donnaient un aspect riant, et les vitres de ses fenêtres ouvertes se coloraient et étincelaient aux rayons du soleil couchant : de ces fenêtres s’échappaient des rires continuels et les sons joyeux et légers de voix jeunes et argentines ; toute la maison paraissait pétiller de vie et d’animation, et déborder de gaieté.

La maîtresse du logis était depuis longtemps descendue dans la tombe ; Maria Dmitriévna était morte deux ans après que Lise avait pris le voile, et Marpha Timoféevna n’avait pas bien longtemps survécu à sa nièce ; elles reposent l’une à côté de l’autre dans le cimetière de la ville. Nastasia Carpovna les a suivies ; fidèle dans ses affections, elle n’avait cessé pendant plusieurs années d’aller régulièrement toutes les semaines prier sur la tombe de son amie… Son heure sonna, et ses restes furent aussi déposés dans la terre froide et humide : mais la maison de Maria Dmitriévna ne passa point dans des mains étrangères, elle ne sortit point de la famille, le nid ne fut point détruit. Lénotchka, transformée en une svelte et jolie fille, et son fiancé, jeune officier de hussards ; le fils de Maria Dmitriévna, récemment marié à Pétersbourg, venu avec sa femme passer le printemps à O*** ; la sœur de celle-ci, pensionnaire de seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux brillants ; la petite Schourotschka, également grandie et embellie : telle était la jeunesse dont la gaieté bruyante faisait résonner les murs de la maison Kalitine. Tout y était changé, tout y avait été mis en harmonie avec ses nouveaux hôtes. De jeunes garçons imberbes, et toujours prêts à rire, avaient remplacé les vieux et graves serviteurs d’autrefois ; là où Roska dans sa graisse s’était promenée à pas majestueux, deux chiens de chasse s’agitaient bruyamment et sautaient sur les meubles ; l’écurie s’était peuplée de chevaux fringants, bêtes robustes d’attelage ou de trait, chevaux de carrosse ardents, aux crins tressés, chevaux de main du Don. Les heures du déjeuner, du dîner, du souper, s’étaient mêlées et confondues ; un ordre de choses extraordinaire s’était établi, suivant l’expression des voisins.

Dans la soirée dont nous parlons, les habitants de la maison Kalitine (le plus âgé d’entre eux, le fiancé de Lénotchka, avait à peine vingt-quatre ans) jouaient à un jeu assez peu compliqué, mais qui paraissait beaucoup les amuser, s’il fallait en juger par les rires qui éclataient de toutes parts ; ils couraient dans les chambres et s’attrapaient les uns les autres ; les chiens couraient aussi et aboyaient, pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues aux fenêtres, s’égosillaient à qui mieux mieux, augmentant de leurs gazouillements aigus et incessants le vacarme général. Au beau milieu de ces ébats étourdissants, un tarantass couvert d’éclaboussures s’arrêta à la porte cochère ; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage, en descendît et s’arrêta, frappé de surprise. Il se tint immobile pendant quelques instants, embrassa la maison d’un regard attentif, entra dans la cour et monta doucement le perron. Il n’y avait personne dans l’antichambre pour le recevoir ; mais la porte de la salle à manger s’ouvrit soudain à deux battants : – la petite Schourotschka s’en échappa, les joues toutes rouges, et aussitôt toute la bande joyeuse accourut à sa poursuite, poussant des cris perçants. Elle s’arrêta tout à coup et se tut à la vue d’un étranger ; mais ses yeux limpides, fixés sur lui, gardèrent leur expression caressante ; les frais visages ne cessèrent point de rire. Le fils de Maria Dmitriévna s’approcha de l’étranger et lui demanda poliment ce qu’il désirait.

– Je suis Lavretzky, murmura-t-il.

Un cri amical répondit à ces paroles. Ce n’est pas que toute cette jeunesse se réjouît beaucoup de l’arrivée d’un parent éloigné et presque oublié, mais elle saisissait avec empressement la moindre occasion de s’agiter et de manifester sa joie. On fit aussitôt cercle autour de Lavretzky ; Lénotchka, en qualité d’ancienne connaissance, se nomma la première ; elle assura que, quelques moments encore, et elle l’aurait parfaitement reconnu ; puis elle lui présenta le reste de la société, appelant chacun, son fiancé lui-même, par son prénom. Toute la bande traversa la salle à manger et se rendit au salon. Les papiers de tenture, dans les deux pièces, avaient été changés, mais les meubles étaient les mêmes qu’autrefois ; Lavretzky reconnut le piano ; le métier à broder auprès de la fenêtre était aussi le même, et n’avait pas bougé de place ; peut-être la broderie, restée inachevée il y a huit ans, s’y trouvait-elle encore. On établit Lavretzky dans un grand fauteuil ; tout le monde prit gravement place autour de lui. Les questions, les exclamations, les récits se succédèrent rapidement.

– Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa naïvement Lénotchka : – ni Varvara Pavlowna non plus.

– Je le crois bien, reprit aussitôt son frère. – Je t’avais emmené à Pétersbourg, tandis que Fédor Ivanowitch est resté tout ce temps à la campagne.

– Oui, et maman est morte depuis.

– Et Marpha Timoféevna, murmura la petite Schourotschka.

– Et Nastasia Carpovna, reprit Lénotchka, – et M. Lemm.

– Comment ! Lemm est mort aussi ? demanda Lavretzky.

– Oui, répondit le jeune Kalitine ; – il est parti d’ici pour Odessa. On dit qu’il y a été attiré par quelqu’un ; c’est là qu’il est mort.

– Vous ne savez pas s’il a laissé de la musique de sa composition ?

– Je ne sais ; j’en doute.

Tout le monde se tut et se regarda. Un nuage de tristesse passa sur ces jeunes visages.

– Matroska vit encore, dit tout à coup Lénotchka.

– Et Guédéonofski aussi, ajouta son frère.

Le nom de Guédéonofski excita l’hilarité générale.

– Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria Dmitriévna : et imaginez-vous, cette petite folle (il désigna la jeune pensionnaire, la sœur de sa femme) lui a mis hier dû poivre dans sa tabatière.

– Comme il a éternué ! s’écria Lénotchka.

Et le même rire irrésistible éclata à ce souvenir.

– Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le jeune Kalitine. – Et tout le monde se tut. – Elle va bien, sa santé se remet petit à petit.

– Elle est toujours dans le même couvent ? demanda Lavretzky avec effort.

– Oui, toujours.

– Vous écrit-elle ?

– Non jamais ; nous avons de ses nouvelles par d’autres.

Il se fit soudain un profond silence. « Voilà l’ange du silence qui passe. » Telle fut la pensée de tous.

– Ne voulez-vous pas aller au jardin ? dit Kalitine en s’adressant à Lavretzky. – Il est fort joli en ce moment, quoique nous l’ayons un peu négligé.

Lavretzky descendit au jardin, et, la première chose qui frappa sa vue, ce fut le banc sur lequel il avait passé avec Lise quelques instants de bonheur, qu’il n’avait plus retrouvés. Ce banc avait noirci et s’était recourbé ; mais il le reconnut, et son âme éprouva ce sentiment que rien n’égale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce sentiment de vif regret qu’inspire la jeunesse passée, le bonheur dont on a joui autrefois. Il se promena dans les allées avec toute cette jeunesse ; les tilleuls avaient un peu grandi et vieilli pendant ces huit années ; leur ombre était devenue plus épaisse ; les buissons s’étaient développés, les framboisiers s’étaient multipliés, les noisetiers étaient plus touffus, et partout s’exhalait une fraîche odeur de verdure, d’herbe, de lilas.

– Voilà où il ferait bon jouer aux quatre coins ! s’écria tout à coup Lénotchka en courant vers une pelouse toute verte, entourée de tilleuls. – Nous sommes justement cinq.

– Et Fédor Ivanowitch, tu l’as oublié, répliqua son frère… ou est-ce toi-même que tu n’as point comptée.

Lénotchka rougit légèrement.

– Mais Fédor Ivanowitch, à son âge, peut-il… ? commença-t-elle.

– Jouez, je vous prie, s’empressa de répondre Lavretzky ; ne faites pas attention à moi. Il me sera plus agréable à moi-même de savoir que je ne vous gêne point. Ne songez pas à m’amuser ; nous autres vieillards, nous avons une occupation que vous ne connaissez point encore et qu’aucune distraction ne peut remplacer pour nous : les souvenirs.

Les jeunes gens écoutaient Lavretzky avec une attention respectueuse et tant soit peu ironique, comme ils eussent écouté la leçon d’un professeur ; puis ils le quittèrent en courant. Quatre d’entre eux se placèrent chacun auprès d’un arbre, le cinquième au milieu, et le jeu commença.

Quant à Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la salle à manger, s’approcha du piano, et mit le doigt sur une des touches ; un son faible, mais clair, s’en échappa et éveilla une vibration secrète dans son cœur. C’est par cette note que commençait la mélodieuse inspiration de Lemm qui avait naguère, dans cette bienheureuse nuit, plongé Lavretzky dans l’ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon, et il y resta longtemps : dans cette pièce où il avait si souvent vu Lise, l’image de la jeune fille se présentait plus vivement encore à son souvenir ; il lui semblait sentir autour de lui les traces de sa présence ; sa douleur l’oppressait et l’accablait ; cette douleur n’avait rien du calme qu’inspire la mort. Lise vivait encore, mais loin, mais perdue dans l’oubli ; il pensait à elle comme à une personne vivante, et ne reconnaissait point celle qu’il avait aimée autrefois dans cette triste et pâle apparition, enveloppée de vêtements de religieuse et entourée de nuages d’encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu lui-même, s’il avait pu se voir de la même façon dont il se représentait Lise. Dans ces huit années il avait traversé cette crise, que tous ne connaissent point, mais sans l’épreuve de laquelle on ne peut se flatter de rester honnête homme jusqu’au bout. Il avait vraiment cessé de penser à son bonheur, à son intérêt. Le calme était descendu dans son âme, et pourquoi le cacher ? il avait vieilli, non pas seulement de visage et de corps, mais son âme elle-même avait vieilli ; conserver jusqu’à la vieillesse un cœur jeune, est, dit-on, chose difficile et presque ridicule. Heureux déjà celui qui n’a point perdu la croyance dans le bien, la persévérance dans la volonté, l’amour du travail ! Lavretzky avait le droit d’être satisfait : il était devenu véritablement un bon agronome, avait appris à labourer la terre, et ce n’était point pour lui seul qu’il travaillait ; il avait amélioré et assuré, autant que possible, le sort de ses paysans.

Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si connu, – et à cette place chérie, en face de cette maison vers laquelle il avait en vain tendu les mains pour la dernière fois, dans l’espoir de vider cette coupe défendue, où pétille et chatoie le vin doré de l’enchantement. – Ce voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d’une nouvelle génération qui l’avait déjà remplacé, jeta un regard en arrière sur ses jours écoulés. Son cœur se remplit de tristesse, mais il n’en fut pas accablé ; il avait des regrets, mais il n’avait point de remords. – Jouez, amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans amertume. La vie est devant vous, et elle vous sera plus facile : vous n’aurez pas, comme nous, à chercher le chemin, à lutter, à tomber et à vous relever dans les ténèbres ; nous ne songions qu’à nous sauver, et combien d’entre nous, n’y ont pas réussi ! Vous, vous devez agir, travailler, – et notre bénédiction, à nous autres vieillards, descendra sur vous. Quant à moi, après cette journée, après ces impressions, il ne me reste qu’à vous saluer pour la dernière fois, et à dire avec tristesse, mais le cœur exempt d’envie et d’amertume, en face de la mort et du jugement de Dieu : « Je te salue, vieillesse solitaire ! vie inutile, achève de te consumer ! »

Lavretzky se leva et s’éloigna doucement ; personne ne s’en aperçut, personne ne le retint ; les cris joyeux retentissaient plus fort encore derrière le mur épais et verdoyant formé par les grands tilleuls. Il monta dans son tarantass, et dit au cocher de retourner à la maison, sans presser les chevaux.

– Et la fin ? demandera peut-être le lecteur curieux, Qu’arriva-t-il ensuite à Lavretzky ? à Lise ?

Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont déjà descendues de la scène du monde ? Pourquoi revenir à elles ? On dit que Lavretzky a visité le couvent ou s’était retirée Lise, et qu’il l’a revue. Elle se rendait dans le chœur ; elle a passé tout près de lui, d’un pas égal, rapide et modeste, avec la démarche particulière aux religieuses ; – et elle ne l’a point regardé ; mais la paupière de l’œil tourné vers lui a frissonné légèrement ; mais son visage amaigri s’est incliné davantage encore ; mais ses mains jointes et enlacées de chapelets se sont serrées plus fortement. Que pensèrent, qu’éprouvèrent-ils tous deux ? Qui le saura ? qui le dira ? Il y a dans la vie de ces moments, de ces émotions… à peine s’il est permis d’en parler… s’y arrêter est impossible.

FIN

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Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publication par le groupe :

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Juin 2010

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[1] Littéralement : « Ma jeune noble – fraîchement battue » (comme le blé).

[2] Schourotschka, en russe, veut dire clignoteuse.

[3] Mon père, ma mère, sont des expressions familières et caressantes fréquemment employées en russe. Les mots, mon ami, ma chère les traduisent mal, et nous avons essayé de faire passer dans la traduction ces nuances de l’original. (N. du T.)

[4] Il est d’usage en Russie, quand le maître est dans son domaine, qu’un serviteur veille la nuit et frappe de temps en temps sur une plaque de fer ou de bois pour marquer sa vigilance. (N. du T.)

[5] Dicton russe qui signifie : « Tu n’es que menu fretin. »

[6] Nous avons ici omis un chapitre épisodique complétement étranger à l’action, et qui n’aurait offert aucun intérêt pour des lecteurs français, bien qu’il présente, dans l’original, un tableau plein de vérité. (Note du Traducteur.)

[7] Comme une vision, dit le texte russe. Le mot est charmant dans l’original, mais intraduisible.